I don't care

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L'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis a surpris le monde entier.

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Le Nouvelliste

On le disait incapable de le faire. Il l'a fait. Peu après minuit, le carrosse brinquebalant de l'Amérique s'est transformé en affreuse citrouille. Le conte de fées du premier président noir tourne au cauchemar. Ce n'est plus la marche vers l'Obamacare, c'est le feu rouge du I don't care.

Du haut de leur chaire, les spécialistes se rongent les sangs. Ils découvrent avec stupéfaction que les êtres humains ne sont pas aussi raisonnables qu'une synthèse d'analyses et de sondages veut bien nous le faire croire.

«Comment cela peut-il se passer?» demandait mardi soir Charles-Philippe David à un public habitué aux observations judicieuses. Quand on a la tête dans le ciel des idées, on peine à voir ce qui grenouille dans le monde d'en bas. 

Pourtant, les signaux étaient clairs. On les rappelle aujourd'hui comme des évidences. Frédérick Gagnon, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand, les ramenait à la surface devant des journalistes le soir même du pire scénario: «en 2016, pour le Brexit comme pour l'élection [américaine], on a sous-estimé la volonté de nos sociétés de se replier sur elles-mêmes, on a sous-estimé cette peur de l'autre, on a sous-estimé la volonté de ne pas accueillir de musulmans. Ces mouvements-là existent, et plus fort qu'on ne le pensait.»

Dans la mythologie grecque, on raconte que les Sirènes charmaient les navigateurs grâce à leur chant. Elles les attiraient vers les récifs dans l'attente du naufrage. Que chantaient-elles? Nul ne le sait. Mais certains disent qu'elles étaient séduisantes parce qu'elles ne chantaient que ce que les marins voulaient entendre.

Voyons là un avertissement pour l'avenir de nos démocraties. À force de croire les êtres humains raisonnables, on oublie qu'ils ont surtout besoin d'être charmés. Hier: Yes, we can. Aujourd'hui: Yes, he can. Le pouvoir est affaire de séduction. Et l'on peut séduire, hélas, avec des injures et des mensonges.

Dès 1932, dans son roman Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley nous dévoilait la mécanique des campagnes populistes: «Soixante-deux mille quatre cents répétitions font une vérité.»

Donald Trump aura prouvé que l'espoir d'un monde meilleur, conjugué avec la rage, se moque de la vérité comme d'une guigne. Il faudra, en outre, donner raison à Guy Debord, lequel résumait ainsi la Société du spectacle: «le vrai est un moment du faux.» Quand le mensonge est colporté en continu sur toutes les chaînes d'information, la vérité étouffe.

Que faire? Il faudra d'abord se pencher sur cette égalité de droit voilant des inégalités de fait. Par rapport à la puissance, la richesse, l'éducation, la culture et la santé, certains, dirait Orwell, restent plus égaux que d'autres. Et c'est un milliardaire qui en aura fait son cheval de bataille... Pour que l'Amérique triomphe again, les puissants doivent l'être davantage, et les petits doivent voir grand. L'argent comme seul remède au désespoir, comme seule issue au cynisme. L'avidité avait plus d'un mentor, elle a maintenant son chef. 

Il faudra aussi se remettre à l'étude et lire autre chose que des sondages. D'après le philosophe Max Scheler: «Plus l'envie est impuissante, plus elle est redoutable.» C'est l'homme du ressentiment. Il se tait dans l'ombre. Il attend son heure. Son porte-parole. Son surhomme.

Il donne raison à Dominique Moïsi dont la Géopolitique de l'émotion devrait être une lecture obligatoire pour quiconque redoute la montée du populisme dans le monde: «Trop de peur, trop d'humiliation, pas assez d'espoir, c'est la plus dangereuse de toutes les combinaisons possibles, celle qui mènerait à la plus grande instabilité, à la plus forte tension.» 

Enfin, il faudra ne plus faire preuve à l'endroit des moins diplômés d'une condescendance périlleuse. Il faudra les entendre. Et renouer avec l'art de persuader, cher à Pascal. C'est-à-dire se résigner au fait que «les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison!»

Mais il est peut-être déjà tard. Même le président Obama, qui avait redonné ses lettres de noblesse à la bonne vieille rhétorique, s'est buté contre le mur des politicailleries et de la mauvaise foi. On s'ennuiera de cet homme. On le regrettera. 

L'heure est venue de composer avec cette distorsion qu'en des heures troubles nous réserve l'Histoire. Donald Trump est une fausse note. La pire réaction serait de le laisser faire du bruit. La pire réaction serait de dire: I don't care.

Christian Bouchard

Professeur à la retraite

Collège Laflèche

Trois-Rivières

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