La démonisation des nationalistes

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Photo Yan Doublet, Le Soleil - Quebec - Course a la chefferie du PQ, -10/07/2016 - le 07 octobre 2016 - actualite - 844561 - 30 -

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Le Nouvelliste

Au mois de juillet dernier, Stephen Hawkins et Tommy Flint publiaient un article sur le blogue de la Harvard Kennedy School intitulé Two Stories, One America: How Political Narratives Shape Our Understanding of Reality dans lequel ils tâchaient de comprendre la polarisation de l'électorat américain dans le cadre de la lutte entre Trump et Clinton. Selon ces auteurs, ce seraient les «narratifs idéologiques» qui expliqueraient cette polarisation, justifiant les interprétations conjoncturelles et la sélection respective des faits, avant la raison: «En effet, nous ne pouvons échapper à nos biais par la raison seule. Comme la controverse sur les changements climatiques le laisse entrevoir, les études démontrent que plus nous sommes intelligents, plus nous sommes habiles à justifier nos propres interprétations biaisées».

Certains philosophes prétendent qu'il s'agirait de s'asseoir, de débattre à partir des faits, raisonnablement, pour sortir de la «postmodernité» et retrouver le fil d'un sain dialogue politique. Le philosophe Jocelyn Maclure défendait récemment une telle thèse pour le Québec. Mais pour le suivre, il nous invite d'abord à admettre avec lui que le Québec est une «nation normale». Et c'est bien ce biais qui ressort pour l'analyse perspicace: le dialogue tranquille nécessite une perspective subjective de bonne entente, de normalité. Pour Hawkins et Flint, ni les philosophes, ni personne, ne souhaitent véritablement échapper à ses propres biais: «ils sont au fondement de notre sens de la nation: nos récits communiquent nos idéaux les plus essentiels, déterminent nos propres objectifs et intérêts et nous connectent avec les autres». La politique serait une question de récits et de valeurs. Ce serait les représentations qui fondent les communautés et le dialogue, bien davantage que la raison, donc. 

C'est pourquoi, il me semble, il est important d'aborder la politique sous l'angle des représentations. Au Canada, il faut s'intéresser à un certain narratif idéologique canadien-anglais (80 % de la population du pays est anglophone). L'interprétation qu'on trouve dans les journaux anglo-canadiens au sujet de l'élection de Jean-François Lisée à la tête du PQ offre un bel exemple pour mieux le comprendre.

S'adressant à l'électorat anglophone, le nouveau chef péquiste soulignait dans son discours inaugural que le PLQ avait deux arguments pour les maintenir captifs: la peur du référendum et l'affirmation répétée que les souverainistes étaient des personnes horribles (dreadful): «Même le Globe and Mail nous décrit comme des ''vampires'' et des ''zombies''. Je n'invente pas! Allez voir!» De fait, il rappelait également que René Lévesque «fut, en son temps, accusé de tous les maux. Xénophobie, racisme, nazisme, il n'y avait pas de limite».

Depuis quelques jours, on ne se gêne pas, à la Gazette et au Globe and Mail pour y aller des pires descriptions du nouveau chef qui souhaiterait une immigration limitée aux «Européens blancs» (Globe and Mail, 5 octobre 2016) et qui «fulmine» contre l'habit musulman (ibid.). Pour les deux journaux, Lisée est un Trump: archétype nécessaire au récit, «méchant analogique» (voir Mark Abley, The Gazette, 7 octobre, et Konrad Yakabuski, The Globe and Mail, 3 octobre, entre autres). Pour Yakabuski, Lisée est «dangereux», sa stratégie en est une de «divisions et de conquêtes» (divide-and-conquer) qui recourt à la peur (fearmongering). Pour Don Macpherson, à la Gazette, qui considère que «les hivers québécois deviendront plus froids si Lisée devient premier ministre», «ce ne sont pas tous les membres du PQ qui vont voter lors de l'élection au leadership du 5 au 7 octobre qui sont xénophobes, et non pas tous les xénophobes sont péquistes. Mais ceux qui le sont savent maintenant pour qui voter. Et si les péquistes élisent Lisée comme chef, le reste d'entre nous saurons [sic] ce pour quoi ils ont voté»... une confession révélatrice, eu égard à notre sujet.

Mais Lisée fait bien de rappeler qu'il s'agit là d'une constante de l'univers mental anglophone depuis René Lévesque. Il faudra ajouter, avec la professeure Elke Winter de l'Université d'Ottawa, que la «démonisation» des nationalistes québécois s'est radicalisée depuis 1995: les péquistes sont devenus des monstres, des «zombies» et des «vampires». En choisissant Lisée plutôt qu'Alexandre Cloutier, les péquistes ont aussi choisi de tenir tête et d'en appeler au bon sens de leurs concitoyens québécois, plutôt que de chercher à trouver une place respectable dans un narratif idéologique qui anéantit la «différence vitale» du Québec.

Ils ont eu raison.

Simon Couillard

Doctorant en études québécoises, UQTR, Trois-Rivières

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