Les producteurs laitiers: dindons de la farce

Considéré comme un ingrédient laitier à la frontière... (La Presse)

Agrandir

Considéré comme un ingrédient laitier à la frontière et comme du lait frais par l'Agence canadienne d'inspection des aliments à son arrivée à l'usine, le lait diafiltré permet aux transformateurs d'éviter de payer les taxes habituelles sur les produits laitiers à la frontière, et d'utiliser moins de lait frais canadien dans la fabrication du fromage.

La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Le Nouvelliste

L'auteure, Alexandra Malenfant-Veilleux, est doctorante et chargée de cours en philosophie à l'Université du Québec à Trois-Rivières.

Le 10 août dernier, les producteurs laitiers ont reçu une mauvaise nouvelle. Le prix du lait à la ferme a chuté, pour le mois de juillet 2016, de 4,29 $ l'hectolitre, passant de 71,71 $/hl en juin 2016 à 67,42 $/hl en juillet. Il s'agit d'une diminution de 5,98 %, ce qui représente, pour la ferme laitière québécoise moyenne, une perte de près de 2500 $ de revenus en un mois, cela pour exactement la même charge de travail et la même quantité de lait vendue qu'au cours du mois précédent. C'est énorme.

Plusieurs facteurs sont en cause dans cette diminution drastique du prix du lait à la ferme, notamment la baisse des ventes enregistrées, durant le mois dernier, du lait à la consommation - comme cela semble être une constante en été. Mais on ne peut nier l'impact d'un autre facteur sur la détermination du prix du lait à la ferme et sa diminution au cours des deux dernières années: l'importation de lait diafiltré.

En effet, depuis quelques années, la gestion de l'offre est menacée par l'importation de plus en plus massive de lait diafiltré américain, un produit que les principaux transformateurs utilisent en lieu et place d'une proportion du lait frais canadien, notamment dans la fabrication du fromage, cela pour réduire leurs coûts. En deux ans, les importations de protéines laitières américaines - telles le lait diafiltré - ont doublé. Considéré comme un ingrédient laitier à la frontière et comme du lait frais par l'Agence canadienne d'inspection des aliments à son arrivée à l'usine, ce lait diafiltré permet aux transformateurs d'éviter de payer les taxes habituelles sur les produits laitiers à la frontière, et d'utiliser moins de lait frais canadien dans la fabrication du fromage. Évidemment, cette double identité attribuée au lait diafiltré par le précédent gouvernement fédéral est une grossière aberration, une anomalie qui a des répercussions désastreuses sur l'industrie laitière canadienne.

Or, alors même que les producteurs laitiers se désespèrent et mettent leur santé physique et mentale à mal pour trouver des solutions qui se font de plus en plus rares face aux baisses de revenus qu'ils essuient, l'une des plus grandes entreprises de transformation au pays annonçait une augmentation de 29 % de son bénéfice net au cours du premier trimestre de l'exercice financier de 2017.

Évidemment, il serait hasardeux d'observer un lien de causalité direct entre les bénéfices des entreprises de transformation et la perte de revenus des producteurs laitiers. Tout de même, il semble légitime de se demander à qui profitent les bourdes de l'ancien gouvernement, de même que l'inertie de l'actuel gouvernement dans le dossier du lait diafiltré. À qui profite la baisse du prix du lait à la ferme qui en résulte en partie? Certainement pas aux producteurs laitiers, encore moins aux consommateurs.

De même, combien de temps encore ignorera-t-on les sérieuses questions de justice qui se posent lorsque certaines entreprises de transformation s'enrichissent, et que leurs dirigeants obtiennent de faramineuses primes et augmentations de salaire, alors même que ceux qui travaillent d'arrache-pied à leur fournir leur matière première non seulement s'appauvrissent, mais éprouvent de plus en plus de mal à simplement se permettre un salaire?

Enfin - et surtout - comment un gouvernement peut-il accepter que l'on mette sans cesse en péril la stabilité que le système de gestion de l'offre procure aux consommateurs et aux producteurs laitiers alors que ces derniers investissent des sommes astronomiques dans les quotas de production au fondement de ce système?

Cette situation foncièrement injuste dans laquelle sont plongés les producteurs laitiers a assez duré. Le statu quo du fédéral au sujet de l'importation de lait diafiltré a déjà fait suffisamment de dommages psychologiques et financiers. Qui plus est, ce statu quo est moralement intenable, particulièrement de la part d'un gouvernement qui se targue d'être celui des familles et de la classe moyenne, et qui avait promis d'agir sur cette question. Il est temps pour le gouvernement fédéral de passer de la parole aux actes, et de rétablir l'équité en défendant l'intégrité de la gestion de l'offre.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer