Ce que Charlebois ne dit pas

Il faudrait que tous prennent conscience de l'ampleur... (La Presse Andre Pichette)

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Il faudrait que tous prennent conscience de l'ampleur de la tâche qu'abattent jour après jour, 365 jours par année, les producteurs laitiers.

La Presse Andre Pichette

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Le Nouvelliste

Sylvain Charlebois montre qu'il est capable de quelques nuances dans son texte au sujet de la production laitière canadienne.

Il reconnaît que c'est «grâce à la gestion de l'offre» si le prix à la consommation des produits laitiers est «demeuré stable» au Canada durant les dernières années, alors que, dans la même période, «le prix des viandes, des fruits et des légumes explosait».

Il reconnaît que la production laitière européenne et néo-zélandaise «traverse des moments particulièrement difficiles».

«Prise avec un surplus invraisemblable de lait», écrit Charlebois, «l'Union européenne a offert depuis quelques mois à ses producteurs laitiers plus d'un milliard d'euros pour diminuer leur production continentale, et un nouveau programme de 500 millions d'euros a été approuvé tout récemment».

J'ajouterais, pour aller dans le même sens que Charlebois, que la situation n'est pas rose non plus en Australie, où une aide d'urgence de 555 millions de dollars australiens a récemment été accordée aux producteurs laitiers australiens qui n'arrivent plus à faire face à leurs coûts de production, le prix du lait à la ferme étant désormais trop bas.

Mais Charlebois omet d'informer le lecteur de certains faits qui permettraient pourtant à ce dernier de se faire une opinion plus éclairée sur la question de l'augmentation du prix canadien du lait à la ferme, et sur la gestion de l'offre en général.

Ce que Charlebois omet de dire, c'est que le prix canadien du lait à la ferme est passé de 76,62 $ l'hectolitre en juillet 2014 à 71,71 $ en juin 2016.

Or, l'augmentation du prix du lait à la ferme (qui sera effective à compter du 1er septembre 2016) qui fait l'objet de son texte représente une hausse de 1,13 $ l'hectolitre, soit une hausse d'environ 1,6 % qui demeure très loin d'essuyer les pertes encourues par les producteurs laitiers canadiens par la chute de 6,4 % des deux dernières années du prix du lait à la ferme.

Les consommateurs canadiens ont-ils vu le prix de leurs produits laitiers diminuer durant ces deux dernières années où le prix du lait à la ferme chutait? Bien sûr que non.

Il est commode de faire comme si cet argent supplémentaire s'est tout simplement volatilisé quand les entreprises (par exemple, celles de transformation) font des profits, et de casser du sucre sur le dos des producteurs laitiers lorsqu'ils ne font que tenter d'éviter la faillite.

Ce que Charlebois omet également de dire, c'est que la part de revenu des producteurs laitiers dans la vente des produits laitiers est assez minime. Dans le cas du fromage, par exemple, elle oscille autour de 20 %.

Dans ces conditions, il semble quelque peu alarmiste de pointer l'augmentation du prix du lait à la ferme - une augmentation, fait-il le rappeler, de 0,01 $ le litre - comme responsable potentielle d'une hausse dramatique des produits laitiers à la consommation.

Ce que Charlebois omet enfin - et surtout - de dire, c'est que c'est entre autres précisément parce qu'ils ont abandonné leurs systèmes de quotas que les Européens et les Australiens doivent désormais financer d'urgence, à coup de milliards, les producteurs laitiers.

C'est justement parce que ces pays ont complètement déstabilisé le marché laitier en abolissant les quotas, croyant faire là une bonne affaire, qu'ils sont désormais aux prises avec une crise dans l'industrie laitière, des producteurs laitiers en faillite et, il faut le dire, des drames familiaux et humains qui se comptent par centaines.

Malgré cela, certains semblent encore aimer à croire qu'il leur en coûterait moins cher pour leurs produits laitiers dans un système où la gestion de l'offre serait abolie, cela sous l'unique prétexte que leur facture d'épicerie diminuerait - ce qui est loin d'être garanti à moyen et long terme.

Ces mêmes personnes semblent être aveugles au fait que, la gestion de l'offre abolie, le gouvernement canadien, comme ceux européens et australiens, se verrait à son tour dans l'obligation de percevoir des millions, voire des milliards de dollars dans les poches des contribuables pour venir au secours de ce qui resterait alors de la filière canadienne de la production laitière.

C'est sans parler des effets dramatiques autres qu'économiques de l'abolition de la gestion de l'offre: concentration accélérée de la production laitière en méga-fermes - exit les petites fermes laitières familiales typiquement québécoises - lente agonie des régions et, surtout, augmentation alarmante du niveau de stress inégalé que subiraient des milliers d'agriculteurs, dont le niveau de détresse psychologique est déjà deux fois plus élevé que dans la population québécoise.

«L'objectif premier de la gestion de l'offre», écrit Charlebois, «est de produire ce qu'on a besoin et que les producteurs laitiers gagnent une vie digne du monde occidental».

Il ne croit pas si bien dire. J'invite d'ailleurs quiconque défend l'abolition de la gestion de l'offre à chausser une paire de bottes et à tenter l'expérience de participer au travail de la ferme, ne serait-ce qu'une semaine ou deux.

Il faudrait que tous prennent conscience de l'ampleur de la tâche qu'abattent jour après jour, 365 jours par année, les producteurs laitiers. Ces producteurs laitiers qui s'échinent présentement aux champs, tandis que le Québec déguste une bonne crème glacée sur la route des vacances.

Alexandra Malenfant-Veilleux

Candidate au doctorat en philosophie et chargée de cours à l'UQTR

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