Pour en finir avec l'expression «Québécois de souche»

Au coeur du débat sur la redéfinition de l'identité québécoise au 21e siècle,... (La Presse)

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Le Nouvelliste

Au coeur du débat sur la redéfinition de l'identité québécoise au 21e siècle, une expression semble avoir la couenne plus dure que toutes les autres, comme une mauvaise grippe de février qui refuserait de partir avant le printemps. Tant et aussi longtemps que cette étrange maladie sévira dans notre corps, on ne parviendra jamais à établir un projet de société permettant d'atteindre l'autonomie politique.

C'est quoi au juste un «Québécois de souche»?

Alors que certains y voient le mélange confus d'un pseudo patrimoine génétique plus ou moins homogène ainsi qu'un héritage culturel, religieux et linguistique partagé par une catégorie de «privilégiés», il s'agit en fait d'une vision de l'histoire qui s'est arrêtée, quelque part avant la grande fracture de la Révolution tranquille. Il s'agit d'une vision idyllique et romancée du «Québec» des années 1930-40, et même dans certains cas, d'une idéalisation nostalgique de l'époque de la Nouvelle-France, qui servirait de modèle à la définition du type québécois «par excellence».

Il ne sert à rien de rappeler à ceux qui s'attachent à une telle expression que les temps ont changé et qu'à cette époque, la religion que les «Québécois» partageaient était inculquée à toutes les ouailles par la force et que les fidèles devaient faire preuve de soumission afin de suivre à la lettre les directives du clergé, au risque de subir les foudres de l'excommunication. Il est inutile de mentionner qu'à cette époque, les femmes n'avaient pas le droit de vote - elles l'ont obtenu en 1940 -, que les «Noirs» n'avaient pas encore de droits civiques chez nos voisins du Sud, et que près de la moitié des pays actuels n'étaient encore que de simples «colonies» à l'intérieur des grands empires européens qui s'étaient imposés par la force et par la guerre sur la quasi-totalité du globe au 19e siècle. Il ne sert à rien non plus d'argumenter et de vouloir montrer l'importance de la diversification du patrimoine génétique pour la survie de l'humanité, pas plus qu'il ne serait utile d'expliquer le rôle du métissage culturel en ce qui a trait aux progrès techniques et aux innovations de toutes sortes dans le développement et la survie des grandes civilisations.

Tout cela est vain parce que ceux qui s'attachent à cette expression refusent simplement de voir que le monde change et que les populations évoluent constamment.

J'ignore ce que signifie être «Québécois» aujourd'hui, mais je sais qu'il s'agit d'une sorte de «work in progress». Je sais que nous sommes porteurs, chacun à notre manière, d'un héritage, d'un ensemble de valeurs, de coutumes et de traditions véhiculées d'abord par nos ancêtres, mais surtout, que nous avons la liberté d'appropriation face à cet héritage, ainsi que le devoir de l'adapter aux besoins du monde et de le faire fructifier selon nos choix.

J'ignore ce qu'est un «Québécois», mais je sais précisément ce qu'est une «souche». Une souche, c'est ce qui traîne sur le terrain après avoir coupé un arbre parce qu'il dérangeait, qu'il était trop vieux, qu'il était malade, ou simplement parce qu'il était «là» et qu'on n'en voulait plus. Une souche, c'est un arbre qui n'a plus d'arbre. C'est un morceau de tronc auquel il ne reste que des racines. C'est un morceau de tronc sur lequel il n'y aura plus jamais de feuilles, plus jamais de fleurs, plus jamais de fruits. Une souche, c'est un arbre mort. C'est un morceau de bois sur lequel on peut sculpter un banc pour s'asseoir en bordure du chemin, pour se reposer quand on est fatigué d'avancer, sur lequel on peut se raconter des histoires, compter les âges de la vie, parler du bon vieux temps. Une souche, c'est un terrain de jeu pour les fourmis et les insectes qui creusent le bois mort et qui s'en font une demeure.

Un «Québécois de souche», c'est aussi un arbre mort qui ne portera plus jamais de feuilles, ni jamais de fleurs, ni jamais de fruits. C'est un nostalgique qui ne voit que ses racines parce qu'il a peur du ciel et qu'il est incapable de s'ouvrir au monde et de grandir.

Carl Déry

Trois-Rivières

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