Le lait (ensorcelé) de la colère

Les producteurs laitiers sont en colère parce que... (La Voix de l'Est)

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Les producteurs laitiers sont en colère parce que le prix du lait n'a de cesse de dégringoler.

La Voix de l'Est

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Le Nouvelliste

Les producteurs laitiers du Québec sont dans la rue. Ils sont en colère. Et ils ont bien raison de l'être.

Au Canada, l'importation des produits laitiers est limitée par des tarifs douaniers. Ce contrôle permet le maintien du système de gestion de l'offre, un système qui évite au gouvernement canadien - et donc aux contribuables - d'avoir à subventionner les producteurs laitiers à coup de milliards, comme cela se fait ailleurs dans le monde, notamment aux États-Unis, où la production laitière a été abandonnée aux aléas du marché.

Ici, plutôt, les producteurs laitiers déboursent des sommes très importantes - 24 000 $ par vache laitière pour être précis - pour se prévaloir d'un simple droit de production.

En échange de leur investissement, les producteurs laitiers sont assurés de pouvoir écouler leur produit à un prix qui leur permet de couvrir leurs coûts de production et leur (généralement modeste) salaire.

Un salaire que la plupart d'entre nous jugerions risible en regard de la charge de travail abattue par ces producteurs laitiers jour après jour, 365 jours par année.

Même les fins de semaine. Même à Noël. Cela pour que votre grande fille ait son fromage dans sa boîte à goûter, votre fils son yogourt au dessert, et votre petite dernière son biberon de 3,25 % à l'heure de la sieste.

Les producteurs laitiers sont en colère, disais-je, parce que ce prix qu'ils sont censés obtenir pour leur lait, ce prix qui devrait servir à couvrir frais de production et salaire n'a de cesse de dégringoler.

Il a tellement dégringolé dernièrement que pas moins de 257 producteurs laitiers québécois (sur un total d'environ 6000) ont fermé boutique en 2015. Pourtant, la demande canadienne pour les produits laitiers, particulièrement le fromage, n'a de cesse d'augmenter.

Cette baisse de revenu qu'essuient les producteurs laitiers se traduirait-elle par une baisse du prix des produits laitiers à la consommation, c'est-à-dire sur les tablettes, me demanderez-vous, incrédules? Je vous le donne en mille: non. Le consommateur paie le même prix qu'à l'habitude pour son lait, son beurre et son fromage.

Ce prix que les producteurs sont censés obtenir pour leur lait dégringole pour une raison bien simple: l'importation de protéines liquides, un produit plus économique que le lait et mieux connu sous le nom de «lait diafiltré».

Or, ce lait diafiltré est ensorcelé. Si, je vous jure. À Lacolle, Stanstead ou Hemmingford, le lait diafiltré passe les douanes comme un isolat de protéines laitières (IPL) - c'est-à-dire un concentré protéique, tel le lait en poudre - et les transformateurs qui l'importent n'ont donc aucun tarif douanier à débourser.

À Victoriaville, Saint-Hyacinthe ou ailleurs, où il est attendu par ces mêmes transformateurs qui s'en servent pour fabriquer leur fromage, tadam! Le lait diafiltré est soudainement classé comme du lait frais, et les normes de composition des fromages (qui limitent normalement à un certain pourcentage l'ajout d'ingrédients autres que le lait frais) ne s'appliquent pas.

Le transformateur peut donc utiliser le lait diafiltré comme bon lui semble dans la fabrication de ses produits, cela en lieu et place du lait frais 100 % canadien.

En 2013, les importations d'IPL atteignaient 16 249 tonnes. En 2014, elles s'élevaient à 20 782 tonnes. En 2015, elles ont culminé à 32 546 tonnes. Durant cette dernière année, les pertes des producteurs laitiers canadiens se sont élevées à plus de 220 millions de dollars.

Ainsi, depuis 2013, l'Agence des services frontaliers du Canada considère le lait diafiltré comme un concentré protéique, alors que l'Agence canadienne d'inspection des aliments le classe comme du lait frais.

Et depuis 2013, les transformateurs profitent de cette brèche dans la loi pour fabriquer du fromage à moindre coût, mettre le profit dans leurs poches et les producteurs laitiers, sur la paille.

Évidemment, il faudrait que le gouvernement fédéral statue sur le classement du lait diafiltré. Ou bien il s'agit d'un concentré protéique et son utilisation devra être limitée au pourcentage établi par les normes de composition des fromages sur l'ajout d'ingrédients autres que le lait frais, ou bien il s'agit de lait frais et son importation devra être limitée selon les tarifs douaniers en vigueur.

En attendant, nous, consommateurs, avons un pouvoir certain sur la question. Nous pouvons choisir d'acheter uniquement les produits laitiers qui portent le logo de la vache bleue, mention «lait 100 % canadien».

Nous pouvons également contacter nos députés fédéraux pour leur signaler notre mécontentement et leur demander qu'ils agissent pour régler le problème au plus vite, idéalement avant que quelques centaines de producteurs laitiers supplémentaires se voient dans l'obligation d'abandonner leur entreprise familiale.

Parce que nos producteurs laitiers méritent qu'on les appuie. Parce qu'on veut faire rouler l'économie locale. Et parce que ce serait commode que les fromages d'ici soient d'ici... à 100 %.

Alexandra Malenfant-Veilleux, M.A.

Candidate au doctorat et chargée de cours en philosophie à l'UQTR

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