Les effets de la déconfiture du Bistro

Devenu presque une institution en 39 ans, le... (Olivier Croteau)

Agrandir

Devenu presque une institution en 39 ans, le Bistro jouait pratiquement le rôle de cafétéria pour l'Agence de la santé et des services sociaux, une entreprise gouvernementale qui était située juste en face. La fermeture de l'Agence au 1er avril 2015 a donc créé un grand vide tout autour.

Olivier Croteau

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Le Nouvelliste

Aussi utile et important qu'il soit, le système de soins ne crée pas de richesse! C'est un fait. La santé publique, par la promotion de saines habitudes de vie, a forcément un impact positif sur la productivité. Mais le système de soins, lui, accapare un peu plus de 40 % des dépenses de l'État. S'il est une question de l'heure, c'est bien le financement des services publics alors que notre société peine à générer un projet d'économie. Mais lorsqu'on apprend que ce même système plane sur l'économie d'une petite entreprise et se fiche complètement de l'impact de ses décisions, il y a de quoi s'attrister pour ne pas dire s'indigner!

C'est un peu le sort qui arrive au sympathique Bistro rue Bonaventure à Trois-Rivières qui vient de fermer ses portes. Devenu presque une institution en 39 ans, le Bistro jouait pratiquement le rôle de cafétéria pour l'Agence de la santé et des services sociaux, une entreprise gouvernementale qui était située juste en face. Les employés de l'Agence y allaient de leur gré, presque chaque jour au Bistro. Ils y célébraient aussi les grands événements de leur vie au travail, quand ce n'était pas leurs partenaires, les gestionnaires des hôpitaux par exemple, qui s'y rendaient en groupe après une réunion. La fermeture de l'Agence au 1er avril 2015 a donc créé un grand vide tout autour. La loi 10 a débarqué, déportant les employés de l'Agence vers le réseau en fusion. Gestionnaires du réseau et personnel de l'Agence sont devenus «collègues» en répondant au même patron, à la même autorité. De leurs points de services où ils ont été transférés, tout ce beau monde exécute maintenant les décisions qu'il soit en Mauricie ou au Centre-du-Québec, localisé partout, sauf en face du Bistro!

Sans vouloir faire un raccourci de la pensée, le Bistro paie les frais de la coupe, aussi bien que la communauté qui en souffrira à long terme. Nos institutions se perdent et personne ne semble s'en préoccuper. À quoi bon ça sert, me direz-vous? C'est bien vrai, à quoi servent l'économie et l'histoire après tout? Dans notre cas de figure, le Bistro n'engendre qu'une dizaine de pertes d'emplois, plus une légère perte économique pour la ville. Un bistro, c'est bien beau mais «le concept n'est-il pas un peu dépassé», questionne même sous le choc, son ex-propriétaire, Yves Marchand dans Le Nouvelliste du 20 mars 2016 pour s'expliquer la déconfiture? L'histoire pourtant, c'est ce qui fait réellement courir les touristes du monde entier! Pensons seulement Au café de Flore ou Aux deux Magots à Paris. Les deux bistros font encore fortune sur la notoriété des Simone de Beauvoir et des Jean-Paul Sartre, ces intellectuels des années 40-60.

Tisser des liens, c'est le fondement même de toutes les nations, de tous les traités, de toutes les conventions. Politique, culturelle, économique ou personnelle, l'histoire sert à comprendre les liens tissés, les identités formées, les institutions ancrées. Au Bistro, le festival international de la poésie s'y est déjà émancipé. Le Salon du livre de Trois-Rivières a germé là dans l'esprit de ses premiers artisans. Des artistes y exposaient leurs oeuvres, d'autres y enivraient l'ambiance de leur musique et un goût assuré pour la sommellerie s'éveillait récemment chez Yves, notre aubergiste. Des politiciens, oui de véritables députés des années 80, d'allégeance tout à fait différente, y refaisaient le monde hebdomadairement comme les derniers témoins d'une saine démocratie. À l'époque, ils y recevaient parfois leur délégation. Maintenant, les députés y retournaient semaine après semaine, comme le reste de la clientèle d'ailleurs, pour la quiétude, qualité maintenant rare dans les bars et les restaurants. À croire que le monde n'a plus rien à se dire et n'a donc plus besoin de s'entendre ! Des entrepreneurs et des professionnels y discutaient affaires. SAM, le groupe de musiciens cassait la croûte avant chaque pratique. Et combien de travailleurs du public y ont passé les meilleures années de leur vie?

Si l'on pouvait condenser toutes les idées qui ont fourmillé dans l'antre du Bistro au fil des années, on ne manquerait pas de projets d'économie, ce qui fait cruellement défaut à notre société actuelle. Ce n'est peut-être pas le rôle du système de santé de créer de la richesse, soit. Mais ça ne devrait pas être permis de lui laisser reproduire la récession non plus. Pas plus à lui qu'à d'autres systèmes d'ailleurs. Qui s'en occupe de ces effets ? Qui peut bien vouloir gérer une telle complexité? Les citoyens? Quels citoyens? La communauté des affaires? La Chambre de commerce? La Ville? Le gouvernement? Qu'on veuille le conscientiser ou non, la disparition d'une entreprise comme le Bistro, une affaire qui ramasse 40 années de commerce, commence à ressembler à un lieu historique, à tout le moins, à une perle touristique.

Quelle leçon faudrait-il tirer de cette aventure ? Alors que de nombreux baby-boomers trifluviens à la retraite cherchent toujours à remplacer la feu librairie Morin et le Morgane café situés anciennement sur le boulevard des Forges, rien de comparable n'a émergé depuis pour satisfaire leurs attentes. Il y a un vide pour cette clientèle. Peut-être que le Bistro aurait pu profiter d'une étude de marché en guise de soutien du milieu économique pour réaligner sa vocation et attirer cette jeune clientèle des boomers errants culturellement? Je ne sais pas, je ne connais pas vraiment les démarches de survie réalisées ou non...

Imaginons un meilleur scénario. Le Bistro devient barista, sommelier, libraire, mieux: galeriste de magazines ou d'oeuvres d'art.... Tout ça à la fois, pourquoi pas ? Je serais cliente. Je le serais comme je l'ai toujours été dès les premières heures. Je le serais à ma manière, une fois semaine. Je le serais avec les amis. Nous aimions l'ambiance, l'accès au centre-ville et au stationnement, la terrasse en été, la voix d'Yves, l'aubergiste interpellant affectueusement chaque client dès son entrée. Le Bistro fait partie de notre histoire à jamais.

Je me souviens encore de mes premières fréquentations, c'était à l'été 1979, je demeurais rue Niverville et au retour du centre-ville, je m'arrêtais déguster un jus de fruits glacé qui portait un nom bien étrange, en vogue à l'époque... quel était-ce déjà? Je ne le retrouverai peut-être pas... Il n'y a plus personne au Bistro pour me le rappeler. C'était l'ancêtre du smoothie, voyons comment ça s'appelait déjà? La mémoire c'est bien ce qui construit l'histoire d'une personne, d'un commerce ou d'une ville. L'effet d'une coupe peut parfois ressembler à la théorie du chaos. Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut déclencher une tempête au Texas.

Marie-Josée Vincent

Saint-Mathieu-du-Parc

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer