Faut-il réformer l'orthographe?

Faut-il réformer l'orthographe? Non, et voici pourquoi. (Archives La Presse)

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Le Nouvelliste

Faut-il réformer l'orthographe? Non, et voici pourquoi.

Certains peuvent légitimement arguer du fait que de telles réformes se sont déjà produites par le passé. Ainsi, dès le deuxième paragraphe de son célébrissime La Dame aux Camélias, Alexandre Dumas fils écrivait qu'il n'avait «pas encore l'âge où l'on invente»; ce en quoi il se trompait car il venait tout juste d'inventer une nouvelle façon d'orthographier le terme camélia: celui-ci, jusqu'alors, s'écrivait camellia, hommage du botaniste suédois Linné au jésuite et missionnaire morave Camellus qui avait importé ces fleurs d'Asie vers 1740. La nouvelle orthographe du mot s'imposa, défendue par nulle autre que George Sand qui clamait haut et fort préférer faire affront à l'orthographe que de faire affront à Dumas. Un avocat dirait donc qu'il y a jurisprudence. Mais un humaniste se demanderait si des antécédents de massacres sont censés donner carte blanche aux prochains qui se préparent?

D'autres - en réalité probablement les mêmes -, accusent l'orthographe d'être inutilement compliquée. Empruntons, en toute humilité, la plume d'Edmond Rostand pour faire nôtre cette riposte de Cyrano de Bergerac au Vicomte de Valvert: «Ah! Non! C'est un peu court, jeune homme!». L'orthographe n'est pas compliquée, elle est riche: nuance difficile à ignorer. Et si le vocabulaire d'aujourd'hui s'approche dangereusement du seuil de pauvreté, conservons au moins aux mots qui tiennent bon leur ultime dignité: le respect de leur orthographe. Quant à l'adverbe «inutilement», il est en passe de devenir le Doppelgänger obligé de tout adjectif qui ne ferait même qu'esquisser le spectre, semble-t-il de plus en plus effrayant, de la complexité. Les copies d'examen, devenues éreutophobes, exigent du pastel, sous les applaudissements nourris de prestidigitateurs de la pédagogie qui ne jurent que par le ludique et s'escriment à nous faire confondre contenu et contenant.

Je parlais d'ultime dignité car une autre, celle du sens réel de certains mots, s'étiole de-ci de-là depuis des lustres. Le débat public, étalant sans vergogne son ignorance des plus élémentaires notions d'étymologie, fond dans un seul et même creuset les racines grecques évoquant la haine et celles évoquant la peur (mais peut-être ce creuset permet-il aux alchimistes de la désinformation de transformer le plomb en or?). Lors d'une émission radiophonique consacrée à la place des fêtes de nature religieuse dans le monde actuel, on entend une intervenante faire un éloge appuyé du terme «déchristianisation», sans se rappeler - mais pour pouvoir se rappeler, encore faut-il avoir su - les milliers de morts que ce simple terme à «justifié» sous les règnes de la Convention nationale et du Directoire. Et pour conclure le survol de ce pandémonium, un chanteur très populaire qui dénature un des chefs-d'oeuvre de la chanson française en amalgamant douloureux souvenir d'inceste et menace hitlérienne. Étonnez-vous, après cela, de voir le diptyque Zemmour-Onfray voué aux gémonies...

Mais le vrai problème soulevé par les réformes de l'orthographe concerne le fond, plus encore que la forme. Que dirait-on d'un individu qui, trouvant trop détaillés Les naufragés du Radeau de la Méduse de Géricault, les remplacerait par des émoticônes à grands coups de bombe de peinture jaune? Que dirait-on d'un promoteur immobilier qui ferait tabula rasa de la pyramide de Khéops pour construire des condos avec vue imprenable sur Gizeh? À l'unisson avec l'abbé Grégoire qui, semble-t-il, créa ce terme, nous crierions au vandalisme! Eh bien l'orthographe, elle aussi, fait partie du patrimoine culturel mondial qu'il faut protéger, et donc respecter.

L'orthographe, par ses racines, construit la signification, et cette signification forme la base d'un débat pertinent et raisonné. Ecce homo doit demeurer Ecce cultura.

Régis Olry

Professeur titulaire

UQTR

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