Le bruit et la fureur

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Le Nouvelliste

Dimanche matin, 20 septembre, j'ai le parc Champlain à mes pieds, il est environ 6 h. Je suis déjà levé; je me lève toujours avec ma maîtresse, la lumière, et les petits oiseaux qui l'accompagnent. Mais là il n'y a que des corneilles, les seules qui répondent à l'appel, car les machines sont de retour.

Vous savez ces machines qui rendent l'homme semblable à un éléphant, avec une bosse de fioul sur le dos et une trompe bien devant. Et le mutant entre les deux bouts joue avec la trompe comme un gamin qui découvre son pénis. Et elles soufflent ces machines, comme les baleines; mais les baleines c'est de l'eau qu'elles soufflent. Ici, au parc, on parle de feuilles, poussières, d'atomes, toutes ces saloperies automnales sur lesquelles les touristes pourraient trébucher. Le parc Champlain, c'est Hiroshima, et en pleine saison d'allergies.

Elles sont musicales ces machines, elles font de la zizique ces machines, de la musique à un seul temps: la même que la fraise du dentiste, mais avec beaucoup plus de tonus. Et la fraise se fait un canal dans ton cerveau jusqu'à ce que tu te transformes en tireur d'élite. Parce qu'elles donnent la rage, ces machines. Elles font tout ces machines: elles soufflent, fouettent, coupent, déchiquètent, aspirent, ramassent! Et elles sont toutes porteuses du virus de la rage, toutes parentes musicales gargantuesques de la fraise du dentiste.

Une culture du bruit s'est développée au centre-ville de Trois-Rivières. Inévitable dommage collatéral du festif et du tourisme, le bruit s'amène iconique et conquérant à tous les mois de mai avec à sa tête, son troupeau de chromés à deux roues. Ces chromés sont cartésiens, leur devise: je pète donc je suis! Et on joue à qui pète le plus haut et le plus fort, et on rince ça aux feux rouges, on se fait visible par le son, on existe envers et contre tous.

Nul n'ignore que la plupart de ces moteurs franchissent le nombre de décibels admissibles et s'approchent du mur du son. Ce qui étonne, c'est l'insouciance béate des élus et des policiers. Chaque année, les chromés se reproduisent pendant l'hiver et font grossir le cheptel de pétards. Et chaque année, Canadian Tire invente de nouvelles machines à souffler et à raser. Il ne s'agit plus là de tolérance, mais d'encouragement. En fait, le véritable contrevenant au centre-ville, celui qui est en infraction, c'est le silence. Le silence, persona non grata, risque l'amende au centre-ville. Le silence ici, c'est la première neige.

Ne pourrait-on traiter certains endroits avec des égards particuliers? Pourquoi ne pas changer les moteurs du parc Champlain par un autre instrument, un instrument qui va ramener l'homme semblable à l'homme, capable de faire travailler ses muscles, de méditer tout en travaillant, le balai? C'est musical ça aussi, bruissant, feutré, ça fait juste un peu jazz. Et puis, Les feuilles sous les pieds, c'est du trois temps, c'est céréalier, ça fait cric crac croc. Et le septième jour, les machines pourraient se reposer!

Je divague, jamais au grand jamais, on ne remplacera la machine par l'homme, dont il n'est qu'une simple extension. Un jour, on n'aura plus que deux pouces pour leur texter nos ordres. Et puis un jour, elles n'auront plus besoin de nous.

Peut-être nos élus se servent de ces moteurs comme trompettes de Jéricho pour déclencher l'exode des résidents du centre-ville, pour qu'on puisse enfin l'aplanir et agrandir les aires de stationnement pour le cheptel de chromés. Patience, pendant que le bruit fait la sourde oreille, le silence la tend, écoute, prépare son retour victorieux, après, après, le chaos!

Trois-Rivières, TRès bruyant!

Christian Gagnon

résident du centre-ville

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