La pomme de discorde

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Le Nouvelliste

L'auteur, Sylvain Charlebois, est professeur en distribution et politiques agroalimentaires à l'Université de Guelph.

Une firme canadienne, Okanagan Specialty Fruit, vient de recevoir le feu vert des régulateurs américains et canadiens pour commercialiser la pomme Arctic, celle qui ne brunit pas. Issue de l'ingénierie génétique, la pomme Arctic dérange et crée un certain malaise chez les pommetiers. Un groupe de pomiculteurs craint que plusieurs consommateurs qui normalement boudent les OGM, décident de ne plus acheter de pommes, peu importe la sorte. Si l'on en croit les différentes recherches sur le sujet qui recensent l'inquiétude des consommateurs à l'égard de la biotechnologie, ils ont peut-être raison.

Plusieurs sondages démontrent qu'un groupe important de consommateurs craint le génie génétique et croit qu'il n'a pas sa place dans nos assiettes. Une récente enquête commandée par une association de producteurs de fruits dans l'Ouest canadien démontrait que 69 % des personnes interrogées ne veulent pas de pommes génétiquement modifiées. Par ailleurs, il existe un consensus palpable à l'égard des OGM qui suggère que ceux-ci représentent un risque extrêmement négligeable pour la santé humaine. Bref, pendant que la science nous offre des résultats probants, l'inquiétude persiste.

Nul doute que l'opposition aux OGM est très bien instrumentée. Outre l'aspect santé et d'innocuité, leur opposition est souvent de nature politique. Sous-jacent à un message anti-OGM efficace, ces groupes contestent notamment une mondialisation accrue de nos systèmes agroalimentaires tout en exprimant une méfiance envers la dénaturalisation de l'agriculture. Progressivement, le débat sur les OGM polarise l'ensemble de la population et l'arrivée éventuelle des pommes Arctic n'aide guère.

Mais cette opposition est le fruit même d'une négligence manifeste de la part des grands de la biotechnologie. Cette industrie qui produit les semences génétiquement modifiées n'a jamais pris le temps d'expliquer les objectifs premiers de ses intentions. Dès le départ, les efforts étaient consacrés à vanter les vertus de la transgénèse aux producteurs agricoles, en pensant que la science était pour se vendre elle-même. L'industrie a toujours fait preuve d'un manque d'empathie scientifique. Une nouvelle technologie méconnue par le grand public est digne d'une pédagogie bien ficelée.

Vu le manque de proximité à l'agriculture, plusieurs rejettent toujours la présence d'OGM puisqu'ils comprennent mal en quoi ceux-ci peuvent faire une différence dans leur quotidien. Mais cette fois-ci, c'est un peu différent. Avec la pomme Arctic, les consommateurs auront l'opportunité d'acheter un produit émanant de la biotechnologie qui leur procure une utilité observable, dans leur propre domicile. Avec cette pomme, la transgénèse s'exprime visuellement sous les yeux du consommateur.

Malgré cela, Okanagan Specialy Fruit fait fausse route en croyant que les Canadiens achèteront leur nouveau produit sans hésitation. Pour assurer un meilleur succès d'Arctic, il faut d'abord deux choses. La première, par le biais d'une campagne bien ciblée, l'entreprise doit rejoindre le public en lui expliquant le mieux possible la technologie derrière la pomme qui ne brunit pas. En fin de compte, c'est l'extinction d'un gène qui permet à une pomme de demeurer blanche, chose qui n'est pas vraiment difficile à expliquer au grand public.

Une annotation visible sur la pomme qui évoque le processus transgénique serait la deuxième mesure essentielle au succès de cette pomme. Les consommateurs méritent de savoir ce qu'ils achètent et en connaître les risques inhérents. Mais surtout, l'industrie leur doit une opportunité d'apprendre et de démystifier l'inconnu des OGM aux lieux d'achat, en magasin. Bien que le Canada a toujours eu une politique volontaire d'étiquetage, les pomiculteurs qui produisent la pomme Arctic peuvent agir à titre de précurseurs pour l'industrie agroalimentaire dans son ensemble.

Nous consommons des aliments génétiquement modifiés depuis plus de 20 ans et aucun problème d'innocuité n'a été repéré jusqu'à maintenant. Pour l'avenir, même si les risques sont outrageusement infimes, une bonne relation entre l'industrie biotechnologique et les consommateurs passe par un étiquetage obligatoire de produits ayant des ingrédients génétiquement modifiés.

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