Dr Barrette, pensez à long terme!

Gaétan Barrette... (PHOTOTHÈQUE LA PRESSE CANADIENNE, JACQUES BOISSINOT)

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Gaétan Barrette

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Le Nouvelliste

L'auteur, le Dr Frédéric Picotte, est médecin de famille à Shawinigan et chargé d'enseignement clinique.

Cher Dr Barrette,

Je suis médecin de famille en région. Je fais du bureau, de l'urgence, j'enseigne aux étudiantes en médecine. Je suis inquiet. Depuis votre nomination comme ministre, je crains la dévalorisation de la médecine familiale. Je m'en fais pour la santé des Québécois en région, là où le médecin de famille exerce un rôle central, au bureau comme à l'hôpital.

Lorsqu'on parle de médecin de famille, le patient désire trois choses: son médecin de famille, accessible rapidement, qui prend le temps d'écouter.

Le bon médecin de famille doit apprendre tout un lot de diagnostics, développer l'empathie, la thérapie de soutien, faire des accouchements, de l'urgence, de l'hospitalisation, des soins palliatifs à domicile, suivre des enfants et tout cela, en deux courtes années de spécialisation. Nous, les professeurs, devons les superviser pour s'assurer de la qualité, préparer des cours, rédiger des évaluations quotidiennes, supporter les étudiants en difficulté. Chaque médecin à l'UMF investit plus de dix heures par semaine à ces tâches d'enseignement, sans compter ses propres patients et le temps passé à l'hôpital.

Avec le projet de loi 20, vous demandez à tous les médecins de famille d'atteindre des cibles mathématiques de patients en bureau. Du jour au lendemain, les médecins sentent bien que leur rôle ailleurs dans le système de santé n'est plus valorisé. À Shawinigan, c'est 60 % du temps facturé par un omnipraticien qui est fait dans le système hospitalier, contrairement à 40 % ailleurs au Québec et 20 % en Ontario. Que ce soit à l'urgence, sur les étages ou en obstétrique, ce sont les médecins de famille qui ont permis aux hôpitaux en région de rester ouverts. Les sondages à l'interne sont clairs: un professeur sur deux va quitter l'enseignement en UMF, car son travail n'est pas reconnu dans vos quotas.

Le médecin de famille qui enseigne ne peut quand même pas abandonner les hôpitaux qui débordent! Le plus facile est de couper la formation aux futurs médecins de famille. C'est justement le but de cette lettre: dénoncer une vision à court terme.

Que se passera-t-il si l'on sabre dans la moitié des professeurs en médecine familiale? Croyez-vous que les futurs étudiants en médecine choisiront cette carrière, où la formation sera déficiente et insécurisante? Avec le temps, vous aurez droit à votre système de santé de spécialistes où le patient verra un médecin différent pour chacun de ses organes, en décuplant les rendez-vous. Quelle économie pour le système de santé! Les pays les plus performants en matière de santé sont ceux qui jouissent d'une première ligne forte. Dr Barrette, il faut voir à long terme et cesser de planifier pour un mandat de quatre ans.

L'investissement dans la cinquantaine des UMF du Québec, affiliées aux quatre réseaux universitaires, nous assurait une base solide sur laquelle asseoir une réforme durable du système de santé. Les UMF seraient le lieu idéal pour réaliser de super-cliniques interdisciplinaires, en impliquant les étudiants de tous les domaines en première ligne (soins infirmiers, nutrition, physiothérapie, psychologie). Ces étudiants et leurs professeurs existent déjà dans le réseau; il suffit de les amener dans les UMF, sous un même toit, près des patients.

Il faut préserver le milieu d'enseignement des UMF et les élever au prochain niveau. Le médecin partagera le dépistage et le suivi des maladies chroniques avec son équipe, en maximisant son rôle pour le diagnostic, voyant ainsi un plus grand nombre de patients.

Depuis 2007, l'UMF de Shawinigan à elle seule a permis la formation de 22 nouveaux médecins de famille qui pratiquent dans la région. Pourquoi ne pas protéger cette stratégie gagnante? Il faut utiliser les forces de nos milieux d'enseignement au lieu de faire fuir les professeurs qui s'y trouvent. Les UMF pourraient être vos phares diffuseurs.

J'espère que mes arguments trouveront une oreille attentive, car l'écoute ne relève pas seulement du bon médecin, mais aussi du bon député. Dans le système de santé comme avec nos enfants, ce qui compte, c'est d'enseigner les bonnes valeurs. Ce sont les bonnes valeurs qui donnent des résultats, et non les coups de bâtons. Aidez-nous à former les médecins de famille de demain. Vos petits-enfants vous en seront reconnaissants.

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