On ne remplace pas une mémoire par une autre

La 5e Rue de Shawinigan doit garder son... (Photo: Sylvain Mayer, Le Nouvelliste)

Agrandir

La 5e Rue de Shawinigan doit garder son nom.

Photo: Sylvain Mayer, Le Nouvelliste

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Le Nouvelliste

Lettre au conseil municipal de Shawinigan.

Je suis né à Shawinigan, ma famille est toujours dans la région. J'ai grandi sur la rue Lambert.

J'ai fait mes deux premières années du secondaire dans un bowling transformé en école (aujourd'hui devenu un centre commercial), soit le temps qu'il fallut pour construire la Polyvalente des Chutes, où je fus de la première promotion. Avant de me lancer dans les études universitaires, j'ai fréquenté ce qui est devenu le Collège de Shawinigan. Aujourd'hui, je suis géographe, j'enseigne depuis 15 ans dans une université prestigieuse, l'Université Paris-Sorbonne, où je dirige un laboratoire de recherche appelé «Espace Nature et Culture», ainsi qu'un programme de Maîtrise fort prisé «Culture, Politique, Patrimoine». Cette carrière fut précédée d'un séjour de sept ans dans une université américaine. Je ne m'en fais pas une gloire, car j'ai conservé la modestie de mes origines ouvrières et l'admiration de ces hommes et de ces femmes dont le dur labeur a permis à Shawinigan d'exister et de croître, au point aujourd'hui de relever le défi de l'harmonisation de son territoire suite à la fusion avec ses villes voisines. Sachez qu'aux États-Unis, comme en France ou à Abu Dhabi, là où je me rends pour enseigner en avril de chaque année, nul ne sort de mes cours sans savoir d'où je viens.

En 2004, j'ai eu le plaisir d'amener une vingtaine d'étudiants européens de maîtrise à Shawinigan. Avec une copie du plan T. Pringle & Son dans les mains, ces derniers ont arpenté les rues de ce qui est aujourd'hui le centre-ville du grand Shawinigan. Le jour suivant, j'ai fait un cours dans ma cour de jeu, rue Lambert !

Il y a toujours des gens qui refusent le changement, d'autres cependant le souhaitent ardemment. Là n'est pas le problème. Il y a des enjeux plus importants. Vouloir par exemple honorer un célèbre politicien est un geste noble et important. Au-delà des livres d'histoire, l'on veut ainsi faire en sorte que l'histoire s'incarne dans des lieux, afin que les générations futures sachent où elles sont et sachent que d'autres étaient là avant elles. Cela s'appelle de la mémoire et du patrimoine. Mais on ne remplace pas une mémoire par une autre, la mémoire est une, c'est un continuum et le territoire est là pour en témoigner. Que serait un lieu, que serait une ville, sans mémoire? Et que serait la mémoire sans son inscription dans des lieux particuliers et dans le territoire en général? Si honorer la vie d'un homme célèbre est un geste de grande valeur, honorer la singularité de l'espace où son nom doit s'inscrire est tout aussi important, voire plus.

J'ai constaté que les espaces urbains ont toujours un centre, un centre qui est souvent un centre historique, parfois un centre économique, parfois un centre culturel. Shawinigan est aujourd'hui plus que son centre historique, plus que le plan Pringle. Mais ce centre historique n'a pas pour autant disparu, il fait partie du patrimoine de tous les citoyens du grand Shawinigan, sa préservation est de même au bénéfice de tous. Cette ville que vous souhaitez ne peut s'en passer. C'est dans cette perspective que je comprends l'action que mènent la Cité de l'Énergie et Appartenance Mauricie, Société d'histoire régionale, en vue du maintien de la numérotation des rues de la Pointe à Bernard. C'est pourquoi j'appuie leur initiative.

Vous me permettrez de vous suggérer, monsieur le maire, de faire un détour par le centre de Saint-Hyacinthe. Cette ville a fait un travail remarquable pour donner un sens à son espace urbain par sa toponymie. Chaque nom de rue est habilement expliqué, que ce soit pour honorer une personne, un événement et même parfois un ancien nom de rue. L'on traverse les rues et on s'y ballade en apprenant l'histoire, celle du lieu, et celle de son inscription dans un monde plus grand. On se sent quelque part et on se dit que cette ville a de l'avenir, qu'elle sait où elle va.

Louis Dupont

Professeur

Université Paris-Sorbonne

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer