Encore du chemin à parcourir

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Le Nouvelliste

Il y a quelques années, je prenais une bouchée dans un petit restaurant de Montréal tout près d'une école primaire où je venais de m'adresser aux élèves. Je mangeais au comptoir devant un écran de télé allumé en permanence. Aux nouvelles TVA, on avait invité un «expert» québécois en éducation à commenter une déclaration de George. W. Bush qui réclamait le retour aux écoles séparées pour garçons et pour filles. J'entends alors le psychiatre consulté déclarer: «Il n'y a pas de problème de violence dans nos écoles mixtes. Le vrai problème c'est qu'on a trop de femmes et qu'elles ont la tête enflée par le féminisme.»

Voilà le type de charlatans à qui on donne le micro pour diffuser des insignifiances et pour nourrir les préjugés à l'endroit de personnes qui s'évertuent à éduquer les enfants des autres. Le culte de l'imbécillité et de la suprématie machiste a la vie dure, et pas seulement dans la bouche des faux experts ni dans les comportements des héros mis en scène dans les émissions de télé pour capter l'attention des enfants.

Ces dernières années, j'ai entendu et lu des discours inquiétants sur le féminisme. Certains considèrent que la révolution féministe est complétée et souhaitent qu'on tourne la page. D'autres réclament carrément l'abolition du Conseil du statut de la femme. À la veille du 8 mars, j'aimerais attirer l'attention sur quelques faits qui démontrent le chemin à parcourir, en particulier dans le domaine de l'éducation.

En 2008, le Conseil du statut de la femme du Québec déplorait que les agences publicitaires aient réussi à pervertir la vision des jeunes sur les rapports sexuels: «La sexualisation de l'espace public avec l'image publicitaire de la femme ravalée au rang d'un objet qui fait vendre est l'expression même de la persistance des stéréotypes sexuels dans les médias et dans la société.»(...) « ... les tentatives passées n'ont pas porté leurs fruits.» Il était temps, selon le Conseil, «de considérer les effets néfastes de la sexualisation de l'espace public sur les jeunes âgés de 12 à 18 ans.»

Le Conseil préconisait une «éducation à la sexualité qui conduirait les jeunes à valoriser, dans la réalité et dans les représentations médiatiques qui en sont faites, des comportements sexuels et des relations à l'autre qui soient égalitaires.» Cette citation résonne bizarrement, en 2015, alors qu'on lance le film Fifty shades of Grey en misant sur l'exhibition de pratiques sado-masochistes pour emplir les salles de cinéma.

La publicité commerciale n'est pas seule en cause puisque, partout dans le monde, les industries pornographiques font des affaires d'or. Selon le chercheur Richard Poulin, elles tiennent lieu d'écoles de sexologie et de bassin de repêchage de prostituées juvéniles dans l'Amérique du Nord du XXIe siècle.

Lors des interventions réalisées dans des écoles secondaires du Québec, je questionne régulièrement les jeunes, par écrit et à vote secret, sur les paroles blessantes les plus couramment entendues autour d'eux. Dans l'ordre, on retrouve généralement trois types d'agressions verbales:

- les insultes misogynes, (salope, pétasse...)

- les moqueries en lien avec l'obésité (grosse, cochonne...)

- le vocabulaire lié à l'orientation sexuelle (moumoune, tapette...)

Les ados anglophones au Canada et ceux de France donnent les mêmes réponses, dans le même ordre.

Le culte de la suprématie masculine qui autorise certains élèves, majoritairement des gars, à utiliser un tel langage est, hélas, bien vivant. Plus c'est cruel et sexiste, plus on rit. Les blessures sont réelles et profondes même lorsqu'elles sont causées par des rigolos anonymes embusqués derrière un écran d'ordinateur.

Non, la fin de la commémoration du 8 mars et l'abolition du Conseil du statut de la femme ne sont pas pour demain. Nos petits-enfants ont besoin des deux, filles et garçons compris. Quand apprendra-t-on aux enfants comment répliquer avec sagesse en entendant les trois types de paroles humiliantes mentionnées ci-dessus?

Jacques Brodeur

Trois-Rivières

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer