Ne faites pas porter l'odieux aux médecins de famille!

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Le Nouvelliste

Lettre au Dr Gaétan Barrette, ministre de la Santé et des Services sociaux.

Je n'ai pas envie de vous haïr, même s'il serait facile de le faire. Vous êtes un combattant avec une détermination inébranlable. Même si je sens parfois dans vos propos un certains mépris pour les médecins de famille.

Je suis très bien payé, peut-être pas autant que les radiologistes que vous avez tant défendus, mais je n'en demande pas plus. Mais la question salariale n'est pas l'enjeu ici. C'est l'accessibilité. Je suis content que vous en parliez, que vous vouliez changer les choses. Chaque jour, je dois refuser des patients à la recherche d'un médecin de famille qui sont dans la souffrance. Ces patients se promènent de sans rendez-vous en sans rendez-vous, de spécialistes en spécialistes, en passant à l'urgence. Voilà ce qui coûte cher au système de santé. Un patient qu'on traite à la «plainte», et non en tant que personne. Du coup, les consultations et les examens se décuplent, le suivi n'est pas assuré, et le patient reconsulte, inquiet, incompris.

J'ai la chance de suivre mes patients, mais aussi de voir l'autre côté de la médaille à l'urgence. J'ai aussi la chance d'enseigner plusieurs heures par semaine aux futurs médecins de famille en formation, de leur montrer que la médecine familiale n'est plus paternaliste, qu'elle implique le patient, qu'elle s'adapte à son besoin. Le patient et sa personne est au coeur de la médecine familiale. On ne traite pas qu'une maladie et on passe à autre chose. On accompagne le patient. Et cela demande du temps.

On peut faire mieux. Au diable les examens annuels extensifs, ou de prendre rendez-vous avec son médecin chaque trois mois «juste au cas». Quand la pénurie sévit, on doit aller à l'essentiel. Quand j'ai un problème de frein sur ma voiture, je ne veux pas attendre mon rendez-vous pour mon changement d'huile dans trois mois. Il faut donc sensibiliser aussi la population à «ce qui paye». Faire attention aux tests coûteux et inutiles où l'on découvre des trucs sans répercussions cliniques, qui finissent par alarmer le patient et entraîner une autre série de tests. Quand l'horaire est plein, il faut passer à l'essentiel: donner un rendez-vous pour les urgences avec son médecin, se garder des trous pour voir ses patients rapidement, et mettre de côté les examens annuels «quand tout va bien». On pourra toujours discuter de votre cholestérol deux minutes quand vous consulterez pour votre bronchite, mais il faut faire des choix.

Le problème avec votre nouvelle loi, c'est que je ne me reconnais pas du tout dans le profil de médecin que vous souhaitez. Je travaille beaucoup. Je fais de l'urgence, où ça continue de déborder. Je suis 400 patients, je forme avec mes collègues de l'unité de médecine familiale huit nouveaux médecins de famille par année, dont plusieurs décident de rester pratiquer dans la région. Je suis en charge des cours aux résidents, en charge de la recherche comme représentant local avec l'Université de Montréal et je siège aussi sur le c.a. de la fondation de l'hôpital. Toutes les réunions avec l'Université, les heures à évaluer des résidents, à préparer des cours, à se former pour mieux enseigner, tout cela n'apparaît nulle part dans votre projet de loi. Et pourtant, on doit chaque année former plus de résidents, plus d'externes, des infirmières praticiennes, suite à vos demandes.

Tellement que c'est dans mon bureau que je dois couper, tant la charge de travail de l'enseignement devient grande, et que je ne puisse couper ailleurs, surtout pas dans l'urgence qui est en détresse. Où parle-t-on dans votre projet de loi du temps pour l'enseignement et pour la recherche? Je n'ai aucun doute que c'est l'umf de Shawinigan qui a contribué en majeure partie à combler les déficits importants en médecins qui ont sévi au début des années 2000.

Je n'ai pas honte de mon travail. Je crois qu'on peut faire mieux. Je demande une infirmière auxiliaire avec moi chaque jour au bureau et à l'urgence, qui m'aide à faire des gestes simples qui augmenteront mon débit, sans couper dans la qualité du lien avec mes patients. Cela marche, ça a été étudié. Travaillons en interdisciplinarité. Laissons faire à d'autres ce qui peut être fait bien par d'autres. Combien de patients souffrent de maladie psychologique, mais n'ont pas de ressources pour consulter un psychologue. Je peux bien les voir aux 3-4 semaines, mais je sais qu'ils pourraient avoir un meilleur suivi psychologique ailleurs, si c'était couvert. Laissez les infirmières et les pharmaciens traiter tout ce qu'ils sont à l'aise, favorisez les ordonnances collectives. Faites que les médecins en bureau aient accès rapidement aux examens diagnostiques, sans devoir passer par l'urgence. Il y a des solutions. Ensemble, on peut y arriver.

Un problème de système demande une approche plus globale, plutôt que de faire porter l'odieux aux médecins de famille. Je sens que je fais déjà ma part et avec coeur. Je sais que je peux faire mieux... Mais j'ai besoin d'aide, d'interdisciplinarité, d'une meilleure orientation du patient... J'ai besoin de pouvoir déléguer davantage, de personnel de soutien, de patients qui comprennent qu'un rendez-vous manqué pénalise un autre patient, qu'un examen annuel n'est pas prouvé efficace. En attendant, je continuerai de servir le patient et la médecine humaine en laquelle je crois, et j'accepterai de perdre 30 % de mon salaire... Qu'est-ce qu'un bon médecin de famille? J'espère simplement que mon patient, lui, le sait.

Dr Frédéric Picotte

Médecin de famille

Shawinigan-Sud

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