Le mois des grands brûlés

Enseigner au primaire et au secondaire: c'est la... (Photo: Le Soleil)

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Enseigner au primaire et au secondaire: c'est la guerre.

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Le Nouvelliste

À tous les mois de décembre, j'en rencontre un ou une; un ancien de mes étudiants au secondaire, parmi ceux qui ne me demandaient pas la lune, mais plutôt de les aider à la décrocher. Ils, elles ont choisi comme moi jadis d'enseigner au secondaire ou au primaire. En général, c'est en flânant que je les rencontre, et souvent en début de semaine: arrêt de travail, épuisement professionnel; des grands brûlés!

Enseigner au primaire ou au secondaire, c'est la guerre, un perpétuel champ de bataille propice au trauma. Et ce sont les jeunes qui se retrouvent sur la ligne de front: maximum de périodes d'enseignement, maximum d'élèves par classe, chevauchement de niveaux, des mineures greffées à la majeure, tutorat; commencer des journées en coq et les finir en âne.

Ils se courent entre les classes et parfois même les écoles comme entre les tranchées, bombardés par des résidus de tâche: dossiers d'élèves, appels de parents, rencontre de parents, remise de bulletins, portes ouvertes, contrôle des absences...; et même, parfois, surveillance de pissotières! En plus, ils doivent calculer leur temps dit de nature personnelle, le TNP: tant de neurones perdus!

Je m'en balance qu'on décapite dans les commissions scolaires, c'est là que s'accumulent gras et poussière. Mais, qu'on s'acharne sur le coeur, le muscle, les professeurs comme les élèves, ceux qui se démembrent sur le champ de bataille, mes camarades soldats, faites gaffe, ils ne sont pas de plomb.

Depuis plus de deux décennies, nos écoles se sont lentement mutées en petites et moyennes entreprises gangrenées par une mangeuse de chair, le clientélisme. L'enfant est passé du statut d'élève à celui de clientèle, forçant ces mêmes écoles à se battre les unes contre les autres.

Pour appâter la clientèle, on a fait des écoles dans des écoles, et chacune offre, à sa façon, la lune. Il ne faut pas se leurrer, une fois qu'on a donné la lune, il faut donner l'univers au complet, le client est insatiable. Et on demande aux professeurs de pallier les carences d'apprentissage, de niveler, intégrer à la sauvage, frimer parfois même la réussite, de gérer l'accidentel et le divertissement au détriment de l'essentiel et de l'enrichissement.

Les plus touchés; sans doute les professeurs de français, qui ont comme lourde tâche de faire des penseurs avec des consommateurs, de rendre leurs élèves capables d'une pensée assez articulée pour répondre aux grandes questions.

Des questions comme: pourquoi dit-on sports études et non pas études sports? Est-il écrit dans le code pénal que l'école doit être le fun, cool, tendance? Faut-il qu'elle tweete ou qu'elle ait sa page Facebook pour exister? Le modernisme est-il synonyme d'évolution? Et visibilité, synonyme de vision? Faire un voyage à Disney World une fois par an te rend-il bilingue pour autant?

Élaguez dans les commissions scolaires, mais tant et aussi longtemps que vous ne ramènerez pas le maître et l'élève dans leur classe, là où se fait le vrai voyage, tant et aussi longtemps que vous traiterez ces soldats comme s'ils étaient de plomb, vous donnez des coups d'épée dans l'eau.

Il arrive parfois qu'on ne passe pas au travers du champ de bataille. Je n'oublierai jamais ce soir de glace noire de novembre, une consoeur est disparue d'un coup sec, dans un face à face mortel, en se rendant à l'école pour... une remise de bulletins!

Et puis, vous pouvez bien continuer de les brûler, je vais continuer de payer pour qu'on panse leurs plaies, ce n'est pas du chiqué, c'est bien mérité. D'une manière ou d'une autre, l'argent récupéré en éducation basculera et sera dépensé au régime de santé. Au fait, il m'arrive parfois d'en rencontrer d'autres, de mes anciens élèves, qui ont choisi un autre champ de bataille, non le moindre, les soins infirmiers.

Christian Gagnon

enseignant à la retraite

Trois-Rivières

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