On sait que l'attribution d'un doctorat honorifique par une université a pour but de souligner l'apport exceptionnel de gens à la science ou à la créativité, comme récemment le cas de Guy Laliberté par l'Université Laval. C'est pourquoi aucune université du Texas ne songerait à honorer ainsi George W. Bush, même si ce dernier a fait profiter cet État de nombreux investissements pour la production d'armes de toutes sortes. Entre autres, ses échecs répétés en Irak, malgré plus de 500 milliards de dollars engloutis dans cette guerre pour mieux contrôler le pétrole, l'enlisement des soldats en Afghanistan, ou encore l'incapacité à faire face aux dévastations de Katrina au point que des milliers d'habitants de La Nouvelle-Orléans n'ont toujours pas réussi à regagner leur foyer, font qu'il est devenu l'un des présidents les plus détestés de l'histoire américaine.
Or, l'Université du Québec à Trois-Rivières annonce qu'elle va décerner un tel doctorat à Jean Chrétien et à son épouse le 22 novembre pour «souligner leur importante contribution au développement et au rayonnement de la Mauricie». Pourtant, c'est le même Jean Chrétien avec Trudeau qui, durant la crise d'octobre de 1970, a fait arrêter sans raison des centaines de Québécois, dont plusieurs de la région, tels Pauline Julien, Gérald Godin ou Rose Gélinas. C'est lui qui a organisé ce qu'on a appelé «la nuit des longs couteaux» du 5 novembre 1981 pour amener les autres premiers ministres des provinces à renier leur parole et à rompre le front commun dirigé par René Lévesque pour résister au rapatriement unilatéral de la Constitution de Londres; ce qui fait que le Québec n'a toujours pas signé cette dernière.
C'est lui qui, en tant que ministre des Transports de l'époque et en dépit des études démontrant son mauvais emplacement, a fait bâtir l'éléphant blanc de l'aéroport de Mirabel à coup de centaines de millions de dollars pour satisfaire la volonté de Trudeau de montrer aux Québécois comment gérer un territoire. C'est toujours lui qui, à la suite des dépenses folles de Trudeau causant des déficits à répétition, a coupé systématiquement dans les programmes conjoints comme l'assurance santé, faisant passer la part du fédéral à moins de 20 % malgré l'engagement formel, ce qui est la première cause du déséquilibre fiscal.
C'est lui qui semble s'être montré un chef en refusant d'embarquer dans l'aventure irakienne alors que les analystes savent qu'en acceptant d'intervenir dans le bourbier afghan il libérait en retour deux régiments américains pour la guerre en Irak; ce qui explique pourquoi les Américains n'ont rien dit. Surtout, à moins d'être naïf au point de croire que les hauts fonctionnaires font à leur tête et ne parlent jamais au grand patron, personne ne doute que Jean Chrétien soit derrière le scandale des commandites. Comme l'écrit Paul Martin dans ses mémoires «Contre vent et marées», la cuisante défaite électorale des libéraux de Stéphane Dion il y a près d'un mois est liée directement aux séquelles de ce scandale et à une réforme électorale passée trop rapidement peu de temps avant son départ pour ne pas avoir à en assumer les conséquences.
Il est vrai que l'Université du Québec à Trois-Rivières a quelques habitudes de donner de tels doctorats à des personnages très particuliers. Le 25 novembre 1989, ne remettait-elle pas un tel diplôme à Robert Maxwell, à l'époque un des grands magnats des journaux dans le monde, en reconnaissance d'un don très substantiel à la Fondation de l'Université? Malheureusement, peu de temps après, ce dernier décédait après avoir été poursuivi pour malversation et sans avoir endossé son chèque. Mais, peut-être que critiquer ce geste pour Jean Chrétien est lui donner trop d'importance.
Pierre-André Julien
professeur émérite
UQTR