Erreur sur la personne

Patrick habite à Shawinigan depuis quelques années. À... (Photo: François Gervais)

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Patrick habite à Shawinigan depuis quelques années. À son arrivée, il était Nathalie, une femme extrêmement mal dans sa peau qui, contre toute attente, a décidé de réécrire son histoire.

Photo: François Gervais

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Shawinigan) Patrick* a la voix grave, les cheveux rasés et la barbe de deux jours. Ses avants-bras sont tatoués et velus, typiques des gars qui oeuvrent, comme lui, dans le milieu de la construction.
Le Shawiniganais poursuit sa convalescence. En novembre dernier, il subissait... «la grande opération». Pour son plus grand malheur, Patrick a déjà eu un utérus et des règles à chaque mois. Il s'appelait Nathalie* et il était une femme.

Pour le moment, le transsexuel veut protéger son identité même si la métamorphose qui s'opère depuis 2008 est visible et de plus en plus connue. Patrick joue de prudence d'ici à ce qu'il change de secteur d'emploi et rencontre celle avec qui il aimerait fonder une famille.

L'homme en devenir préfère aussi attendre qu'un M apparaisse officiellement sur ses pièces d'identité, ce qui devrait se faire à l'automne 2013. Le Directeur de l'État civil exige de voir les documents médicaux attestant la mastectomie (prévue en août) avant d'autoriser la modification du sexe sur l'acte de naissance.

Patrick accepte de prendre son mal en patience. Âgé dans la trentaine, il n'a jamais été aussi près du but. Voici la chronologie de sa longue, douloureuse, mais libératrice transformation.

L'enfance

Dès l'âge de 3 ans, la fillette se réclamait un garçon et rien d'autre. La petite Nathalie était une «tomboy» qui s'habillait, se coiffait, s'amusait, pensait, bref, respirait comme un garçon. Il n'y avait rien de féminin en elle, sauf ses organes génitaux qui refusaient de disparaître comme par magie.

Plutôt que de s'endormir en rêvant de princesses, Nathalie se couchait en espérant un miracle. «Je priais dans l'espoir de me réveiller avec un pénis», raconte celui qui détestait ouvertement son prénom. Trop doux, trop fille. «Nathalie» masquait le genre masculin en elle.

«Je faisais des crises à ma mère», se souvient Patrick qui aurait voulu s'appeler Frédérique ou Dominique, un prénom neutre qui laisse place à une certaine ambiguïté quand celle qui le porte a l'air d'un garçon manqué.

Ses parents ne se sont jamais vraiment inquiétés de la situation. Ils croyaient à une passade, à une façon que Nathalie avait trouvée de s'identifier à son frère aîné et adoré. Il faut également préciser que la maman n'était pas aux yeux de l'enfant un modèle de féminité. Quant au papa, il n'allait surtout pas se plaindre de la présence de sa fille dans son garage. Le duo pouvait y passer des heures à bricoler.

À l'école, Nathalie aimait la compagnie des filles comme des garçons. L'amie de tout le monde se savait pourtant déjà pas comme les autres.

«J'étais assis entre deux chaises», décrit Patrick en employant le masculin pour parler de l'écolière.  «Dans tout mon être, je me sentais comme un garçon, mais autour de moi, j'étais une fille», répète-t-il pour témoigner son désarroi qui ne faisait que commencer.

À la fin du primaire, Nathalie a été envahie par le sentiment amoureux. Plutôt que de s'en réjouir, elle a refoulé les palpitations du Patrick qui coulait dans ses veines. À 12 ans, on n'a pas les mots pour expliquer à ses copines qu'on est un p'tit gars attiré par les filles. À 12 ans, on ne sait pas qu'un tel capharnaüm peut exister en soi.

L'adolescence

Si, pendant l'enfance, la fillette a réussi à se faufiler parmi les stéréotypes et à passer somme toute inaperçue, l'adolescence ne lui a donné aucune chance d'échapper à sa crise d'identité.

Nathalie parle de l'apparition de ses premières menstruations comme de «la pire des catastrophes». Cette nuit-là, elle a redoublé d'ardeur dans ses prières. «J'espérais qu'en haut, il se rende compte de son erreur et qu'il finisse par la corriger», raconte Patrick en souriant tristement de sa réaction du moment.

Nathalie s'habillait avec des vêtements masculins et amples pour cacher ses formes féminines. Pour éviter de se raser comme les autres filles de son âge, elle utilisait de l'alcool à friction pour pâlir le poil de ses jambes. Un jour, sa mère lui a fait comprendre qu'elle n'avait plus le choix de s'épiler. L'horreur.

Nathalie était une sportive qui détestait devoir passer par le vestiaire. «J'avais le syndrome de l'imposteur», laisse tomber Patrick pour qui c'était également un calvaire de se déshabiller devant ses compagnes de classe. La vue de son corps ne laissait aucun doute: Nathalie était une fille.

Pendant tout son parcours au secondaire, l'adolescente n'a jamais mis les pieds dans les salles des toilettes. D'un bord comme de l'autre, elle avait l'impression de se retrouver à la mauvaise place. «Je pissais le matin avant de partir de la maison... et je pissais le soir en revenant. J'essayais de ne pas boire de la journée», ajoute Patrick qui a longtemps évité les toilettes publiques.

Se sentant de plus en plus seule et déprimée, Nathalie a heureusement eu le réflexe d'aller cogner à la porte d'une psychoéducatrice avec qui elle s'est engagée à ne pas mettre fin à ses jours. «J'étais très suicidaire», avoue Patrick qui se souvient d'avoir signé plusieurs contrats dans lesquels Nathalie s'engageait à ne pas passer à l'acte.

Résiliente, c'est durant cette troublante période que la jeune femme a fait naître dans sa tête le personnage de Patrick. «Le soir, en me couchant, je refaisais ma journée, mais comme un gars», décrit le jeune homme avant de mentionner que sans ce réflexe de survie qu'il a entretenu jusqu'à l'âge de 30 ans, Nathalie serait morte avant que Patrick puisse venir au monde.

De Nathalie à Patrick, étape par étape

Adopter une nouvelle identité de genre se fait au prix d'une très longue réflexion, d'interminables procédures légales et de multiples chirurgies. Transsexuel FtM (de l'anglicisme Female to Male), Patrick est actuellement au coeur de sa transformation.

Il y a d'abord eu la recherche du prénom. Comme un couple en attente de leur premier enfant, Nathalie a parcouru Internet pour trouver celui qui lui collerait le mieux à la peau.

«Au début, à l'extérieur, j'étais Nathalie, mais quand j'arrivais à la maison, je devenais Patrick. Quel soulagement!», admet-il en exprimant toute sa reconnaissance à son ancienne blonde... devenue sa coloc. C'est elle qui, la première, a dû se faire à l'idée que Nathalie n'était pas une femme homosexuelle, mais un homme qui éprouve une attirance pour les femmes, un transsexuel qui, à l'avenir, se ferait appeler Patrick.

Une fois le changement de nom autorisé par le Directeur de l'état civil du Québec, Patrick a rencontré un psychologue montréalais spécialisé dans la dysphorie de genre. C'est lui qui, au terme de trois rencontres, a signé une première lettre permettant à son patient de passer à la prochaine étape.

Patrick a obtenu un rendez-vous avec un endocrinologue et, du coup, une ordonnance à vie de testostérone qu'il s'injecte lui-même à chaque semaine.

En disant cela, Patrick remonte fièrement son t-shirt pour montrer son torse aussi poilu que ses avants-bras. Les seins? Ils se sont affaissés pour laisser place à deux masses graisseuses appelées à disparaître en juillet dernier, lors de la mastectomie. Patrick est impatient de subir l'ablation des glandes mammaires. «J'aurai enfin un vrai chest de gars!», lance-t-il triomphant.

Patrick se souvient avec amusement d'avoir cherché comme un jeune pubère l'apparition de son premier poil au menton, d'avoir été ému en entendant sa voix muer, d'avoir physiquement souffert quand ses mains se sont mises à épaissir, ses doigts à allonger, sa mâchoire à élargir...

Au niveau des organes génitaux externes, le clitoris a étiré pour devenir un «micro pénis de la longueur d'un pouce», compare Patrick avant d'ajouter tout naturellement: «Les grandes lèvres ont allongé. Elles serviront éventuellement à fabriquer le scrotum.» Fascinant.

Avant de passer à l'automne dernier l'étape de l'hystérectomie, Patrick avait dû subir, un an plus tôt, une chirurgie bariatrique. Souffrant d'un important surplus de poids, le jeune homme avait accepté de se soumettre aux ordres du médecin qui exigeait de son patient un régime drastique. Patrick pesait plus de 300 livres. Il devait en perdre 100, minimum, pour espérer se retrouver sur la table d'opération.

Patrick doit de nouveau patienter. Il y a quelques jours, il apprenait qu'une adbominoplastie est essentielle pour la poursuite avec succès de sa transformation. Le transsexuel doit se faire enlever toute cette peau flasque excédentaire sur son ventre. Un poids élevé s'exercerait, sinon, sur son futur organe.  «Et le risque de rejet est élevé», résume Patrick en faisant allusion à la prochaine opération qui l'attend: la phalloplastrie.

Il est question ici de la construction d'un pénis, incluant l'urètre, le gland et le corps. La cavité vaginale est enlevée. «On se servira de la peau de mon avant-bras pour me façonner un pénis. Ensuite, on recouvre ma zone donneuse avec la peau de ma cuisse», indique celui qui dit accepter en toute connaissance de cause de se faire ainsi mutiler.

Une autre chirurgie sera nécessaire pour lui implanter une prothèse pénienne. Il s'agit ni plus ni moins d'une pompe qui permettra à Patrick d'avoir des érections. Une autre chirurgie consistera enfin à l'insertion des implants testiculaires.

Si tout se déroule comme prévu, Patrick sera un nouvel homme en 2016.

Passer au travers

Nathalie était dans la jeune vingtaine lorsqu'elle a arrêté de prier et qu'elle a abdiqué. L'erreur sur sa personne ne serait jamais corrigée.

Elle a rencontré son premier chum et a accepté, à la demande de celui-ci, d'enfiler ses premières robes. Après tout, c'était peut-être en essayant d'être une femme qu'elle le deviendrait?

Leur histoire s'est terminée trois ans plus tard. Le couple s'en allait nulle part. D'ailleurs, un jour, le gars a eu cette réflexion envers la fille: «C'est bizarre ta fascination pour mon pénis. On dirait que tu veux me l'enlever pour te le poser.» Sur le coup, Nathalie n'a pas su quoi lui répondre, mais plus que jamais, elle s'est remise à s'habiller comme un gars.

Nathalie était à l'université lorsque pour la première fois, elle a entendu parler de transsexualité. C'était dans le cadre d'un travail d'équipe en relation d'aide, le programme dans lequel elle étudiait à l'époque. Mais plutôt que d'y voir un début de réponse à toutes ses questions existentielles, Nathalie a plutôt «essayé» d'être lesbienne.

Après deux blondes, une réorientation de carrière, une profonde dépression et de nouvelles idées suicidaires, elle a compris. Patrick devait occuper tout l'espace. Et il était hétérosexuel.

Comme une boulimique, la jeune femme s'est mise à lire jour et nuit sur le changement de sexe, à demander conseil à des «transboys», à trouver écoute et réconfort auprès de l'organisme ATQ (Aide aux transsexuels et transsexuelles du Québec).

«Pour la première fois, j'ai vu une lumière au bout du tunnel», souligne Patrick qui, depuis, marche la tête haute.?

Délicate et coûteuse opération

Certaines chirurgies entourant le changement de sexe sont maintenant reconnues comme un traitement médical et sont remboursées par le gouvernement du Québec.

C'est notamment le cas de la phalloplastie (environ 80 000 $) et de la vaginoplastie (environ 18 000 $).

Pour être admissible au programme de remboursement offert par la Régie de l'assurance maladie du Québec, la personne transsexuelle doit répondre à une liste de critères très précis. Elle doit notamment rencontrer un psychologue (ou un psychiatre ou sexologue), un médecin généraliste et des spécialistes (endocrinologue, chirurgien plastique) qui, tour à tour, l'évaluent et l'autorisent, ou non, à passer au suivant.

Voici un survol des différentes opérations entourant la CRS pour chirurgie de réassignation sexuelle.

Pour devenir un homme

> hystérectomie

> mastectomie

> phalloplastie ou métaidioplastie

> implant testiculaire et implant érectile

Pour devenir une femme

> vaginoplastie

> augmentation mammaire

> chirurgie de la pomme d'Adam

> chirurgie de la voix

> chirurgie de la féminisation faciale

> électrolyse

> greffe de cheveux

La population québécoise transsexuelle est estimée à environ 0,02 %, soit moins de 2000 personnes. Parmi elles, on dénombre trois fois plus d'hommes devenus femmes que l'inverse. ?

*Les prénoms ont été changés par souci de confidentialité.

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