En captivité sur l'autoroute

Carmelle Pelletier et Marcel Bourgeois sont marqués à... (Photo: StÉphane Lessard)

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Carmelle Pelletier et Marcel Bourgeois sont marqués à vie par les événements du 8 octobre 2003.

Photo: StÉphane Lessard

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Drummondville) Marcel Bourgeois et Carmelle Pelletier sont des Peace and Love dans l'âme. Pour eux, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Plus maintenant.

Le 8 octobre 2003, à 8 h 10, dans le stationnement de l'Hôpital Sainte-Croix, un évadé de la prison de Drumondville les a dépouillés de cette belle naïveté.

Le couple avait rendez-vous au centre hospitalier pour y passer des examens de routine. Marcel et Carmelle sont arrivés dans leur voiture respective puisqu'ils allaient repartir chacun de leur côté.

Marcel Bourgeois est une figure connue à Saint-Léonard-d'Aston où, pendant trente ans, il a été agent de pastorale puis animateur de vie spirituelle et d'engagement communautaire à l'école secondaire

La Découverte.

Mme Pelletier était quant à elle à l'emploi de l'Agence de santé et de services sociaux de la Mauricie et du Centre-du-Québec. Son bureau d'agente de planification se trouvait dans une aile de l'Hôpital de Drummondville.

En ce jeudi matin, Marcel marchait dans le stationnement en direction de son épouse lorsqu'il a aperçu un homme accoutré d'un habit de neige. L'individu à l'allure suspecte était en train de parler à Carmelle qui, visiblement, ne semblait pas très à l'aise.

«J'ouvre la portière et je m'apprête à sortir de ma voiture quand cet homme m'arrive dans la face. Il me pointe quelque chose de métallique et de froid dans le cou et me dit: Tu viens me mener à Montréal», relate Mme Pelletier comme si l'action se déroulait en temps réel.

Carmelle se souvient d'avoir figé avant d'exécuter les ordres. Elle lui aurait bien donné ses clés et son véhicule pour s'éviter ce passage obligé, mais le type n'avait pas conduit depuis... 25 ans.

Ce que la femme ne savait pas, c'est qu'elle était en présence de Germain Gagné, un multirécidiviste qui purgeait une peine de 48 années pour des vols qualifiés. Il avait pris le large quelques jours plus tôt, entre deux arbustes à tailler sur les terrains du centre de détention. La chose froide et métallique dans le cou de Carmelle, c'était la lame d'un ciseau à haie.

Quand Marcel est arrivé à leur hauteur, le criminel a compris qu'il s'agissait du mari qui, lui, a deviné qu'il s'agissait du gars en cavale dont il avait été question au bulletin de nouvelles.

Marcel Pelletier a reçu l'ordre de monter à bord sans poser de question. La voiture allait devenir un moyen de fuir pour le détenu et une prison pour ses deux honnêtes passagers.

Lorsqu'ils se sont engagés bien malgré eux sur l'autoroute 20, Marcel et Carmelle se souviennent que les pires

scénarios s'entrechoquaient dans leur tête.

«Tu ne sais pas comment tout cela va finir... Est-ce qu'on va se retrouver dans le fleuve avec un bloc de ciment? Est-ce que quelqu'un attend notre gars à Montréal? Et si ça se finit bien, est-ce qu'il pourrait vouloir se venger un jour?», s'est demandé dans le désordre M. Bourgeois sans jamais regarder Gagné dans les yeux.  

«J'avais très peur», avoue Marcel qui a tout de même failli s'emporter quand le type a osé ajouter l'injure à l'insulte en leur demandant de l'argent.

«Je me disais à moi-même: tu n'as pas assez de nous kidnapper, tu n'auras pas une cenne», relate M. Bourgeois encore frustré.

En apercevant dans le rétroviseur le visage en colère de son mari, Carmelle ne lui a pas laissé le temps d'exploser. «J'en ai de l'argent et je vais t'en donner», a-t-elle dit à l'homme qui les tenait en otage.

Le trio a dû s'arrêter dans un poste d'essence et dans une halte routière, peu de temps avant d'arriver à Montréal. Carmelle a toujours détesté conduire dans la métropole, et c'était encore plus vrai sous la menace d'un couteau.

Le prisonnier a accepté que Marcel prenne la place de son épouse pendant qu'à l'arrière, le détenu s'est mis à lui bavarder de... l'Opéra de Carmen. Dans l'énervement, la conductrice n'avait pas éteint la radio de sa voiture qui, comme toujours, diffusait de la musique classique.

«Je l'ai regardé et je lui ai dit: Pourquoi tu fais ça? Pourquoi tu empires ton sort comme ça? Tu pourrais te reprendre autrement», se souvient Mme Pelletier qui a eu droit à cette réplique: «Pas pour moi. C'est fini. Je ne peux pas me reprendre.»

À Montréal, ils ont dû s'arrêter à un guichet automatique pour retirer les 100 $ que leur réclamait l'individu. Pendant que la femme s'exécutait nerveusement, son mari était toujours retenu contre son gré dans la voiture.

Germain Gagné a demandé à être déposé à l'intersection de la rue Saint-Urbain et du boulevard Maisonneuve. Il devait, semble-t-il, se rendre au terminus d'autobus.

«Avant de partir, il nous a remerciés et nous a donné la main. Il nous a dit qu'il avait été très chanceux de tomber sur nous autres», raconte le couple toujours aussi perplexe.

Sauver sa vie et y reprendre goût

«Ce gars-là a brisé nos vies. On ne sera plus jamais pareil...», affirme Marcel Bourgeois en parlant de lui et de son épouse, Carmelle Pelletier.

Le couple de Saint-Joachim-de-Courval a été pris en otage pendant trois longues et interminables heures. Les contrecoups de cette séquestration font toujours mal, neuf ans plus tard.

Retraités du monde de l'éducation, de la santé et des services sociaux, Marcel et Carmelle ne comprennent toujours pas que la justice ait évacué du revers de la main le profond bouleversement que leur a fait vivre Germain Gagné.

Le criminel notoire a été arrêté deux ans après son évasion de la prison de Drummondville. Durant sa cavale, il a eu le temps de commettre un autre vol à main armée dans une caisse populaire à Sainte-Perpétue de l'Islet, dans la région de Chaudière-Appalaches.

L'homme âgé dans la cinquantaine a été condamné en 2008 à une peine consécutive de 25 ans de détention aux 48 ans qu'il purgeait déjà, mais aucun chef d'accusation n'a été retenu contre lui pour avoir séquestré les deux personnes dont il est question ici.

«Il n'a même pas écopé de cinq minutes pour tout ce qu'il nous a fait. Ça, je ne le prends pas», répète Marcel Bourgeois.

Depuis cet événement, Carmelle Pelletier a mis sa carrière d'artiste du batik en veilleuse. «Je n'ai plus le goût. Je n'ai plus l'énergie», explique-t-elle, soudainement rattrapée par l'émotion.

Un sentiment de vide s'est installé en elle. Il faut dire que durant sa captivité sur l'autoroute 20, la conductrice a arrêté de respirer.

«Je pensais juste à sauver ma vie et celle de mon chum», ajoute Mme Pelletier avant de mentionner qu'une fois de retour à Drummondville, c'est une autre forme de souffrance qui les attendait, elle et son mari.

D'abord, ils ont dû se soumettre à toutes les questions possibles et inimaginables des policiers à qui ils ont tout raconté dès leur retour de Montréal. Ensuite, il y a eu tous ces journalistes qui, mis au courant de leur mésaventure, ont fait le pied de gru devant leur résidence.

C'est à partir de ce jour-là que le couple s'est mis à verrouiller toutes ses portes et à fermer les rideaux. «C'était très difficile au début de reprendre confiance en la vie. Tant et aussi longtemps qu'il n'était pas pris, j'avais peur», souligne Marcel Bourgeois en parlant de Germain Gagné.

Lors de son procès, quelques années plus tard, ses deux victimes ont dû témoigner et revivre leur séquestration minute par minute. Plus que jamais Marcel et Carmelle ont réalisé que ce périple les avait marqués au fer rouge.

La rencontre a lieu au Domaine Trent, à Drummondville. Le couple y présente jusqu'au 30 décembre son exposition de crèches de Noël. Il y a quelques années, leur impressionnante collection intitulée «Noël d'ici et d'ailleurs» a été mise en lumière au Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap.

Parmi toutes ces crèches du monde entier, plusieurs sont des souvenirs de voyages du

couple toujours aussi amoureux de Noël.

Marcel et Carmelle n'ont jamais cessé de se soutenir l'un et l'autre. Ils pensent aussi à leurs fidèles amis. «Nous nous sommes toujours sentis entourés et aimés», exprime la dame soudainement très émue.

Son époux acquiesce. Il est d'un naturel optimiste. «J'essaie de voir le verre à moitié plein», fait-il remarquer. Pour se débarrasser du poids de cet épisode traumatisant, M. Bourgeois fait du ski de fond l'hiver, du vélo l'été en plus de faire pousser des fleurs.

Mme Pelletier s'offre des petits moments de détente, mais surtout, chante de tout son souffle dans une chorale. «C'est ma thérapie», dit celle qui, contre toute attente, affirme avoir pardonné à Germain Gagné.

«Je lui pardonne, mais je n'oublierai jamais. Quand je pense à lui, c'est par compassion. Dans le fond, il fait plus pitié que moi, même s'il m'a beaucoup amochée...», soutient-elle.

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