Huit bourreaux et une proie

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) L'histoire de Valérie débute au moment où on pense avoir tout vu, tout lu et tout entendu. Le récit de son supplice bouleverse, dérange et choque, mais la libère, elle.

Le 8 mars 1998, huit hommes ont brisé une femme à jamais. S'ils lisent aujourd'hui ce qui suit, ceux qu'on disait promis à une brillante carrière apprendront que cette fille abandonnée dans un fossé s'est relevée et a décidé de se tenir debout. Ils ont eu sa peau, une partie de son âme, mais pas la force de son courage.

L'entrevue se déroule à Trois-Rivières, dans les locaux du Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS). L'intervenante Marie-Soleil Desrosiers est présente. C'est elle qui, il y a près de trois ans, a accueilli une femme en colère. C'est elle qui, la première, s'est fait raconter ce qui ne peut pas, malheureusement, avoir été inventé.

Valérie (prénom fictif) a commencé son métier d'escorte à l'âge de 15 ans. Elle en avait dix-neuf en ce début du mois de mars 98. Elle est aujourd'hui âgée de 34 ans.

«J'étais une pute de luxe et j'en étais fière. J'étais jeune et j'étais belle», expose d'entrée de jeu celle qui, enfant, avait subi les agressions sexuelles de son oncle.

Cette travailleuse du sexe répondait aux désirs des hommes via une agence d'escortes trifluvienne. Valérie ne s'en cache pas: elle aimait le sentiment de puissance que lui procurait son métier, tout comme l'effet de la cocaïne qu'elle consommait régulièrement.

Un jour qu'elle était pressée de régler une dette de drogue, l'escorte s'est souvenue de ce client dans la jeune vingtaine, un universitaire qui lui avait déjà proposé de se revoir, mais sans devoir passer par un intermédiaire. Ça allait être plus payant pour les deux.

C'est en taxi que Valérie s'est rendue, seule, à l'autre bout de la ville, elle qui était habituellement accompagnée du chauffeur de l'agence. L'escorte n'a pas noté l'adresse, mais elle se souvient du nom du chemin où la maison avait plutôt l'air d'un chalet.

Sur place, le client a offert un verre à cette fille qui lui a demandé ce qu'il avait en tête pour la suite.

«J'étais certaine que ça allait être une petite baise tranquille, de l'argent vite fait», pensait Valérie qui s'est alors fait répondre qu'ils n'allaient pas être seuls.

Surprise, l'escorte s'est objectée et a ramassé ses affaires. Ce n'était pas ça l'entente. Frustrée, elle repartait aussi vite qu'elle était arrivée.

Mais Valérie n'a jamais eu le temps d'atteindre la porte. Sept autres gars sont sortis de leur cachette pour lui faire comprendre qu'elle était prise comme un rat.

«Sur le coup, je n'ai pas eu peur. J'étais en furie de m'être fait avoir. Je me suis mise à les insulter, mais ils me disaient que je n'avais pas le choix. Je le faisais ou ils me forçaient. Moi, en bonne tête brûlée, j'ai continué à m'opposer. Je l'ai payé cher...», affirme Valérie en essuyant des larmes qui coulent malgré elle.

C'est ici que commence le résumé d'un crime d'une rare violence. On n'est pas devant un fait divers. On est à la limite de l'insupportable.

Pendant deux jours, Valérie a été séquestrée par  huit hommes visiblement intoxiqués par la drogue et l'alcool, mais surtout bien décidés à la dominer sauvagement, jusqu'au plus profond de son être.

«Le plus vieux de la gang avait selon moi un peu plus de 25 ans. Pendant qu'ils prenaient une pause, je les entendais parler de leurs études. Certains étaient à l'université. Ça se voulait du monde fort respectable, des futurs messieurs en cravate», ajoute-t-elle avec une pointe d'ironie.

Ils l'ont frappée à grands coups de poing et de pied dans le visage et sur tout le corps.

«J'ai été violée à répétition», confirme l'ancienne escorte. À vrai dire, le groupe s'arrêtait seulement pour aller fumer, boire et manger, la laissant baigner dans son sang, étendue sur un tapis au centre du salon.

«Ils m'ont craché dessus. Ils m'ont pissé dessus. Ils m'ont menacée au couteau. Ils m'ont mutilée. Ils m'ont coupé une lèvre vaginale, mais ça, je m'en suis souvenue qu'une fois à l'hôpital, quand l'infirmière m'en a parlé», énumère froidement Valérie qui, durant son cauchemar éveillé, pouvait tomber inconsciente d'épuisement.

«Jamais, il y en a un qui a dit: vous ne pensez pas qu'on est allé trop loin? Il n'y en a pas un seul qui l'a dit...», répète-t-elle, tout à coup silencieuse.

À un certain moment, Valérie s'est mise à prier pour que son calvaire se termine, pour que ces huit hommes la tuent comme ils se plaisaient à lui répéter.

Tirée par les cheveux et par les pieds, la jeune femme a été traînée devant un miroir. «C'était toujours le même gars. Il me disait: ''Regarde ce que tu as l'air. C'est ce que tu mérites''», poursuit Valérie qui a alors perdu le peu de dignité qui lui restait.

Au bout de deux jours, les huit hommes l'ont embarquée dans une fourgonnette avant de la jeter sur le bord d'une route. Valérie n'a jamais oublié l'odeur de l'herbe dans le fossé. Elle se souvient encore de l'état d'apaisement qui l'a envahie pendant cet instant. Elle allait mourir enveloppée d'un parfum de rosée, et non dans la puanteur de la maison de l'horreur.

Lorsque la jeune femme s'est réveillée, elle était à l'urgence de l'ancien pavillon Saint-Joseph, à Trois-Rivières. Un appel anonyme avait été logé aux ambulanciers. Un passant? Un des gars qui pensait se donner bonne conscience? Elle n'a pas cherché à connaître la réponse.

Le personnel médical et infirmier a bien tenté de savoir ce qui s'était passé. Valérie n'a rien dit, tout comme elle a refusé de rencontrer des policiers pour leur détailler le crime dont elle venait d'être victime.

«Dans ma tête, je l'avais cherché. Il n'était pas question que je m'humilie davantage en racontant ce qui m'était arrivé. Je pouvais très bien imaginer le jugement des gens», explique celle qui n'a plus jamais été escorte par la suite.

Valérie est sortie de l'hôpital au bout de trois jours, mais elle a mis douze ans avant de se décider à rouvrir ses blessures et à crier au secours.

Rescapée de l'enfer

Valérie, l'escorte, est morte le 8 mars 1998. Valérie, la survivante, apprend aujourd'hui à aimer celle qu'elle a trop longtemps négligée.

Après avoir refusé de porter plainte contre ses agresseurs dans les heures qui ont suivi le crime sordide dont elle a été victime, la Trifluvienne a été tentée de se raviser en janvier 2010, au moment d'entreprendre une longue et douloureuse thérapie au CALACS.

«Mais j'ai beau essayer, je suis toujours incapable de visualiser un endroit ou un visage», regrette celle qui, en fait, est partagée. Valérie se doute bien que dans un éventuel procès, l'avocat des huit accusés ne l'aurait pas épargnée, elle, «la fille qui a couru après»...

«Quand je pense à ces huit gars-là, ça me révolte. Pendant toutes ces années où je rushais comme une malade, ils vivaient et vivent toujours leur petite vie tranquille», lâche l'ancienne escorte en serrant les dents.

Valérie s'est retrouvée enceinte après avoir été séquestrée, battue et violée pendant deux jours. Elle s'est fait avorter. «Quand je suis arrivée à la clinique, j'étais gelée ben raide...», avoue cette femme dont la descente aux enfers ne faisait que commencer.

Des années durant, Valérie avait fini par se convaincre que le 8 mars 1998 n'avait jamais existé. Mais quand elle croisait son reflet dans le miroir, la jeune femme se jetait à corps perdu dans la drogue et dans les bras d'un amoureux aussi mal en point, un chum qui finissait par la quitter, un bébé dans les bras. Sauf le dernier.

Son conjoint actuel et père de son troisième enfant l'a plutôt encouragée à aller frapper à la porte du CALACS pour exorciser ses démons. Par solidarité et par amour pour Valérie, il a aussi mis fin à sa consommation il y a deux ans.

Lorsque Valérie s'est présentée au CALACS, elle était en colère contre le monde entier, mais avant tout contre elle-même. «J'étais une femme douce, puis, tout à coup, j'explosais comme Tchernobyl», image celle dont les crises à répétition ont nécessité l'intervention de la Direction de la protection de la jeunesse.

Séparée de ses enfants pendant un peu plus d'un an, la maman a décidé, comme elle dit, d'en profiter pour régler son cas une bonne fois pour toute.  

Avec l'aide de l'intervenante Marie-Soleil Desrosiers, elle a compris que sa fureur, son agressivité, ses difficultés d'attachement, sa phobie sociale, etc., étaient le résultat d'un trouble de stress post-traumatique différé. Elle ne pouvait plus rayer du calendrier et de sa vie le 8 mars 1998.

«Me rendre au CALACS, c'est la meilleure chose que je pouvais faire», affirme Valérie.  Avec tout son courage et sa grande confiance envers Marie-Soleil Desrosiers, elle s'est replongée dans l'horreur de ces deux jours. La jeune femme a toléré la douleur, sachant que ce supplice visait, cette fois, à calmer ses souffrances.

La jeune femme a aussi fait appel aux intervenants des Centres jeunesse et du CLSC pour l'aider à voir plus clair comme femme et comme mère.

«Ma colère est toujours présente en moi, mais je suis à son écoute maintenant. Je ne peux pas effacer de ma tête les images qui me reviennent en flashback, mais je peux apprendre à les contrôler avant qu'elles m'envahissent», soutient Valérie.

Si elle partage aujourd'hui son histoire dans ces pages, c'est pour montrer qu'il peut y avoir de l'espoir malgré tout. «Oui, c'est possible de passer au travers...», dit-elle avant d'affirmer son désir de se réapproprier son présent et son avenir.

D'ailleurs, Valérie ne se lasse pas de répéter: «Aujourd'hui, je suis bien avec mon chum, je suis bien avec mes enfants et je suis bien avec moi-même. Surtout, je suis tellement fière de ce que j'ai accompli.»

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