Questions de vie, de mort et de confiance

En apprenant que son médecin spécialiste en soins... (Sylvain Mayer)

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En apprenant que son médecin spécialiste en soins palliatifs, le docteur Gaëtan Bégin, est âgé de 58 ans, André Boissonneault a lancé, espiègle: «J'avais décidé que t'étais plus jeune que ça!».

Sylvain Mayer

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Le docteur Gaëtan Bégin voit la mort de près à tous les jours, parfois, plus d'une fois par jour. Il la connaît sous toutes ses formes, dans ses parts d'ombre et de lumière. Semaine après semaine depuis 23 ans, l'homme en mission se rend au domicile de ses patients en phase terminale.

Le médecin ne guérit pas. Il fait du bien. Gaëtan Bégin atténue la douleur des gens dont la vie arrive à son terme. Il s'assure que cette ultime étape soit la plus confortable possible. Avant même de compléter l'ordonnance de médicaments, le docteur crée un climat de confiance. Pour lui, soigner, c'est aussi regarder l'homme ou la femme en face de lui, l'écouter, lui sourire, rassurer, réconforter...

«Il faut parler à son patient, répondre à chacune de ses questions même si on ne peut pas toujours être précis», soutient le docteur Bégin. À ses yeux, un médecin qui accompagne un malade en fin de vie ne peut pas avoir la main sur la poignée de porte, pressé de quitter. Il doit être présent dans le ici et maintenant, cheminer côte à côte, sans jamais devancer le malade.

«Humaniser les soins, c'est dépasser la haute technologie et rejoindre la personne dans sa détresse, sa souffrance, ses besoins d'affection, de compréhension, de tendresse et d'amour», répète-t-il depuis toujours.

Originaire de Québec, l'omnipraticien cumule 33 ans de pratique. Le docteur Bégin venait tout juste de s'établir dans la région lorsqu'il s'est retrouvé, en 1989, à la tête de l'unité de soins palliatifs du Centre de santé et de services sociaux de l'Énergie. Dès lors, le médecin a décidé qu'en plus de ses visites au cinquième étage de l'Hôpital du Centre-de-la-Mauricie, à Shawinigan, ses interventions auraient lieu là où habitent ses patients qui doivent accepter que la mort, la leur, soit imminente.

Le docteur Gaëtan Bégin rencontre une trentaine de patients par semaine. L'accompagner, c'est découvrir un homme bon, pour qui le plus important reste à faire quand il n'y a plus rien à faire.

Libérer cette souffrance

«Je ne veux pas que ça traîne, je ne veux pas recommencer les traitements pour revenir à la même place. C'est trop dur... Vient un temps où je suis trop fatigué. J'peux pu en prendre...»

Bernard Leroux, 70 ans, a la voix éteinte par la maladie. Son cancer ne répond plus au traitement actif et curatif. L'homme, sa conjointe et le médecin discutent ensemble du traitement de soutien qui doit s'amorcer.

Le docteur Bégin confirme qu'il met fin aux prises de sang, aux radiographies et à tous ces autres examens dont les résultats ne changeront rien de toute façon.

À compter d'aujourd'hui, on s'en tient aux médicaments qui vont diminuer la douleur, l'agitation et l'angoisse. Le docteur Gaëtan Bégin oriente le couple vers le bien-être de Bernard, un homme bouleversant de lucidité quand le médecin lui pose quatre incontournables questions.

- Si demain, vous êtes victime d'un infarctus, voulez-vous qu'on entreprenne des manoeuvres de réanimation? «Non»

- Si vous contractez une pneumonie, souhaitez-vous être traité avec des antibiotiques? «Non»

- Avez-vous peur de mourir? «Non»

- Souhaitez-vous mourir à la maison? «Oui»

Fragile équilibre

Dans la région, un médecin comme Gaëtan Bégin fait figure d'exception. Il y a trois ans, la docteure Stéphanie Perron s'est jointe à l'équipe soignante à domicile du CSSS de l'Énergie, mais pendant plusieurs années, le docteur Bégin était seul sur la route avec, en arrière plan, la rivière Saint-Maurice.

Entre deux malades à visiter, le docteur Bégin aime y jeter un coup d'oeil. «J'ai besoin de ça pour décanter. Un cours d'eau, c'est ressourçant pour moi», confie le médecin au volant de sa voiture.

Gaëtan Bégin a souvent partagé son numéro de téléphone personnel à ses patients qui pouvaient le joindre à toute heure du jour, du soir, de la nuit, la fin de semaine, 365 jours par année. Le médecin se montrait de nouveau accueillant, aussi sensible aux malaises physiques que psychologiques dépeints au bout du fil.

À ce rythme, il a failli y laisser sa propre santé. «À un moment donné, je n'étais plus capable et, comment dire, j'ai craqué», avoue le docteur Bégin en toute humilité.

Pour poursuivre sa mission auprès des personnes en fin de vie, et ce, le plus longtemps possible, le médecin a dû apprendre à tracer une ligne entre ses élans de sympathie et son empathie naturelle. Aujourd'hui, une fois la porte refermée derrière lui, l'homme se répète que ces souffrances qu'il tente d'alléger ne lui appartiennent plus.

Le docteur Bégin ne s'est jamais vu ailleurs qu'au chevet de ses personnes emplies de sagesse. «Ces gens-là m'apportent la simplicité et l'authenticité. Ils sont vrais», atteste celui pour qui le concept «Vivre le moment présent» est également plus facile à dire qu'à mettre en pratique.

«Pour tout le monde, ça va trop vite. Nous sommes dans une roue qui tourne», constate le médecin qui trouve heureusement son équilibre en compagnie de ses trois enfants âgés de 3, 4 et 6 ans. Avec eux, il aime dessiner, jouer dehors, leur raconter des histoires... «Mes enfants me font vivre un beau contraste. Après la mort, il y a la vie», note celui qui entend bien leur enseigner à profiter intensément de chaque instant.

L'instant présent, l'instant d'après

Gaëtan Bégin et André Boissonneault se connaissent depuis une vingtaine d'années. «Il était mon coiffeur», explique le médecin avant d'ajouter, blagueur, qu'il a toujours aimé se retrouver sur «la chaise de la torture», un fauteuil propice aux confidences.

Les deux hommes se souviennent qu'il y a longtemps, le coiffeur a demandé à son client de lui parler de son quotidien au chevet des personnes en fin de vie. «Il m'avait répondu que beaucoup de patients lui disaient: ''J'aurais donc dû''. Cette phrase m'est restée», raconte M. Boissonneault qui s'était alors promis de ne jamais se laisser rattraper par les regrets.

Vivre pleinement le moment présent. C'est le message que le Shawiniganais a décodé ce jour-là et qu'il nous partage aujourd'hui, maintenant que le coiffeur est devenu le patient du docteur.

André Boissonneault se sait atteint du cancer depuis 2007. Il y a eu des moments de répit, mais au printemps dernier, la maladie s'est mise à évoluer pour atteindre le stade terminal.

Plus tôt cette semaine, Gaëtan Bégin s'est présenté au domicile de son coiffeur qui n'était pas surpris de le voir apparaître dans l'embrasure de la porte. André Boissonneault ne coupe plus les cheveux du médecin qui apaise au fond ses douleurs.

Récemment, à Shawinigan, environ 300 personnes ont rendu hommage à André Boissonneault, un pianiste et un organiste de grand talent, totalement dévoué à la musique.

André Boissonneault a accompagné jusqu'à sept chorales dans les églises de la région, notamment à l'occasion de funérailles. Ces dernières années, le musicien se disait que tant et aussi longtemps qu'il jouait pour les autres, c'est que tout allait bien pour lui. Enfin presque. Le coiffeur n'était pas sans penser à cet ancien client qu'il risquait inévitablement de recroiser sur sa route.

«Je souhaitais que ce soit lui qui m'accompagne, même s'il me faisait un peu peur sur le coup», lance M. Boissonneault en se tournant, rieur, vers son médecin visiblement ravi de faire l'objet d'une boutade. Le duo s'échange un regard complice. Entre eux, l'humour et la franchise ont toujours été au rendez-vous et c'est encore plus vrai maintenant qu'ils sont plongés dans une situation aussi réelle qu'invraisemblable.

«J'ai eu le temps de l'apprivoiser un peu», poursuit M. Boissonneault qui répond à coeur ouvert à chacune des questions que le médecin lui pose sans détour. Le docteur Bégin s'enquiert de l'état du malade, mais également de ses dernières volontés advenant que demain soit un jour plus difficile pour prendre des décisions éclairées. Dans ce moment empreint de tendresse et de respect mutuel, André et Gaëtan se tutoient. Ils parlent au temps présent parce que c'est le seul qui compte pour l'instant.

André Boissonneault aura 74 ans le 25 novembre. Porté par l'amour de son épouse Micheline, l'homme est sévèrement affaibli par la maladie, mais son regard est toujours expressif et son esprit, aussi vif. Le pianiste sait qu'il ne sera pas seul pour interpréter sa dernière composition, un hymne à la vie.

«Je suis bien avec lui», ajoute tout simplement M. Boissonneault qui, spontanément, a accepté de se faire photographier avec ce client bien spécial. «Il est un bon public, toujours souriant», fait remarquer le musicien en s'appuyant contre le docteur Bégin avec confiance et sérénité.

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