Le cow-boy de Trois-Rivières

Jacques Lemaire possède une impressionnante collection de films... (Photo: Olivier Croteau)

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Jacques Lemaire possède une impressionnante collection de films DVD. La plupart sont des westerns que le cow-boy ne se lasse pas de revoir.

Photo: Olivier Croteau

Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) À la seconde où l'homme glisse dans sa paire de jeans, qu'il enfile ses bottes de cuir et se couvre de son inséparable chapeau, Jacques Lemaire disparaît. Le rideau se lève et celui que tout le monde surnomme «le cow-boy de Trois-Rivières» surgit de nulle part, plus vrai que nature. Il est James Dean, Marlon Brando, Paul Newman...

La rue des Forges lui appartient. La tête haute, le regard fixant l'horizon, il avance d'un pas assuré. Ce n'est pas un hasard si vous avez cru reconnaître la démarche de John Wayne. Jacques Lemaire est aussi John Wayne. Solitaire et flegmatique.

Lorsque ce parfait gentleman circule sur le trottoir et s'arrête entre deux terrasses bondées pour se déhancher ou, à l'inverse, s'immobiliser de façon savamment calculée, les têtes se tournent et des conversations restent en suspens. On s'échange un coup de coude, on met sa main devant la bouche pour dissimuler un sourire moqueur, on lui demande d'en faire un peu plus pour épater la galerie et parfois, on fait semblant de regarder ailleurs.

Le cow-boy ne laisse personne indifférent et Jacques Lemaire le sait. Il a toujours aimé se faire remarquer et c'est encore le cas aujourd'hui.

Certains jours par contre, le monsieur âgé de 72 ans ressent la lourdeur de son personnage légendaire sur les épaules. Celui qui lui a permis de sortir de l'ombre ne le lâche plus d'une semelle. Jacques Lemaire ne peut plus mettre le pied au centre-ville sans le cow-boy et ses fans à ses trousses.

Victime de son succès, il songe à enlever son chapeau pour ne plus le remettre. Ainsi dépouillé, l'homme espère passer inaperçu et se libérer du même coup de son besoin viscéral d'attirer les regards sur lui. Le

cow-boy est épuisé. Le clown est triste.

La première fois que Jacques Lemaire est descendu sur la rue des Forges affublé d'un chapeau de cow-boy, c'était une journée du mois de juin 2006.

«J'ai toujours été une personne qui aimait se montrer», raconte-t-il avant d'ajouter que tous ces yeux braqués sur lui ont l'effet d'une drogue. Plus il a de l'attention, plus il en veut,

quitte à user ses talons et son homme.

Il ne faut pas se surprendre parfois de le retrouver assis quelque part. «Ça veut dire que le gars est cassé», laisse tomber Jacques Lemaire en parlant de lui à la troisième personne du singulier.

Le cow-boy peut bien mettre ses plus beaux habits et faire rire avec tous ses sparages, oubliez le Klondike. Ses apparitions sur la rue des Forges n'ont rien d'une ruée vers l'or.

Tous ces arômes provenant des restaurants de la rue des Forges finissent par lui ouvrir l'appétit, mais vous ne risquez pas de le voir prendre un repas à la même terrasse que vous. Le Trifluvien n'est pas rémunéré pour jouer l'amuseur public sur le trottoir ni dans les bars où certains propriétaires n'hésitent pas à le faire entrer, voyant en lui une source de divertissement.

«Ça ne paraît pas, mais des fois, je n'ai pas une cenne dans les poches. Tu vis maigre avec une pension de vieillesse», confesse M. Lemaire avant d'admettre qu'il se prive parfois de manger pour s'acheter

d'autres films DVD (voir deuxième texte).

Le cow-boy ne connaît rien à Internet. Pourtant, on le voit partout, sur Youtube, Facebook et autres pages virtuelles. À l'entendre, il a des admirateurs (et admiratrices) à New York, Calgary, Los Angeles, Paris... Des touristes feraient le détour par Trois-Rivières dans l'espoir d'y rencontrer le cow-boy qui accepte le dollar, le café, la cigarette, le verre de bière ou la bouteille d'eau que des gens lui offrent à l'occasion.

«Je le sais dans ma tête que ça devra cesser un jour», lâche en soupirant Jacques Lemaire, conscient que le défi est de taille. Il n'a qu'à regarder un de ses films western préférés pour passer outre sa fatigue physique ou ses états d'âme et remettre sur-le-champ son chapeau. Autant le cow-boy aime être entouré, autant Jacques Lemaire est un homme qui apprécie sa solitude. Cette dualité en lui n'est pas toujours facile à vivre.

«Il faut que j'arrête d'aller me divertir en ville. Je suis fatigué, même de me faire appeler le cow-boy. Il faut que ça cesse», répète l'homme de 72 ans qui estime avoir perdu le contrôle de la situation et, par la force des choses, de lui-même. «Tout cela, pour aller me montrer sur la rue des Forges...», rappelle-t-il tristement.

Le cow-boy a l'imagination débridée, mais Jacques Lemaire n'est pas un être déséquilibré. Conscient que des personnes peuvent chuchoter dans son dos, l'homme rétorque plus rapide que son ombre: «Peu importe comment tu t'habilles, le plus important, c'est de marcher droit. Si j'étais fou, je ne marcherais pas comme je marche. Je suis un gars franc qui marche avec franchise. Ça va ensemble. Et puis, un fou ne sait pas qu'il est fou. Moi, je sais que je ne le suis pas.»

Des airs de Far West

De son propre aveu, Jacques Lemaire a un «petit côté bébé» qui lui colle à la peau depuis son enfance sur la rue Sainte-Angèle, à Trois-Rivières. Ce trait de personnalité pourrait élucider une partie de l'énigme qui se cache derrière le cow-boy de Trois-Rivières.

Jacques Lemaire habite un deux pièces et demie du Pavillon Desrosiers, dans le secteur Cap-de-la-Madeleine, soit l'un des logements à prix modique que l'Office municipal d'habitation de Trois-Rivières met à la disposition des personnes retraitées. Jacques Lemaire vit seul dans cet appartement trop chaud en été. Il faut dire que ce matin-là, tous les rideaux étaient fermés, comme si son locataire s'apprêtait à visionner un de ses films préférés.

Il y a des piles de DVD un peu partout dans le salon. Le Trifluvien connaît ses classiques qu'il revoit en boucle comme à l'époque de ses 14 ans, quand il était placier au cinéma de l'ancien théâtre Capitol.

Facile de l'imaginer avec sa lampe de poche, guidant les gens dans l'allée plongée dans le noir. «J'avais une belle façon de marcher, une personnalité et un habit prêté par Famous Players. J'avais du talent», se souvient avec nostalgie celui qui a abandonné l'école avec l'équivalent d'une 5e année du primaire.

Jacques Lemaire sait lire, écrire et compter, suffisamment en tout cas pour se débrouiller. Pour déchiffrer la carte routière des États-Unis et baragouiner l'anglais avec l'accent de Clint Eastwood, le monsieur est un surdoué.

Il était dans la jeune vingtaine et habitait la rue Saint-Laurent, dans le secteur Cap-de-la-Madeleine, lorsque ses parents ont décidé d'aller tenter leur chance en Californie. «C'était le rêve de tout le monde d'aller là-bas», raconte ce retraité de l'ancienne usine Wabasso.

Une à deux fois par année, lui et son frère Robert prenaient la direction de la côte ouest américaine au volant d'une rutilante automobile, habituellement un modèle convertible. Pendant près de trente ans, le duo a sillonné le pays de l'Oncle Sam en long et en large. Jacques et Robert allaient visiter leurs parents en Californie, faisaient une pointe jusqu'au Nouveau-Mexique, s'arrêtaient en Arizona, bifurquaient vers le Texas... La vie était belle.

«Nous partions à l'aventure, toujours avec le même chauffeur, mon frère Robert», souligne Jacques Lemaire avec admiration.

Le cow-boy ne s'est jamais marié. Il se décrit lui-même comme un célibataire endurci qui a vécu toute sa vie avec celui qui était de 11 mois son aîné. Robert est décédé subitement en février 2004, à 64 ans. M. Lemaire raconte en avoir perdu le sommeil. L'homme avoue sans gêne son manque d'autonomie en l'absence de son quasi jumeau pour voir à tout, du budget au contenu du frigo.

Son deux pièces et demie est décoré de souvenirs illustrant sa propre conquête des États-Unis et sa passion pour le cinéma américain. Le septuagénaire n'a aucune idée de qui héritera un jour de tous ses trésors. Le cow-boy aimerait cependant léguer ses dizaines de «jackets» à sa famille qu'il voit peu.

Un placard déborde de vestes de cuir achetées sur la route. Chaque manteau est brodé d'écussons que le cow-boy a lui-même dessinés avant de confier son vêtement à un cordonnier. Jacques Lemaire aime avoir du style, comme tous ces acteurs de cinéma qu'il tente d'imiter.

«Ma pension de vieillesse passe dans les DVD. J'aime mieux ne pas les compter», avoue-t-il le ton repentant avant de résumer un autre western dont lui seul connaît le titre et la fin de l'histoire.

Jacques Lemaire n'a pas mis les pieds aux États-Unis depuis le décès de son frère Robert. Le cow-boy ne voyage plus. En fait oui, il roule sa bosse dans sa tête, inspiré par tous ces films qu'il regarde à toute heure du jour. Le Far West existe. C'est la rue des Forges, entre Royale et Notre-Dame.

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