Denise paradant devant une foule en liesse, jubilant dans le trophée décerné à la meilleure équipe canadienne de hockey junior. Ses Cats, ses «p'tits gars», déclarés grands champions au Centre Bionest, à la maison... Des images s'imposent d'elles-mêmes. «J'en ai besoin, de cette coupe-là!», claironne la Shawiniganaise en serrant les dents comme si elle s'apprêtait à décocher un tir de fusillade.
On m'avait prévenue, Denise Gagnon est un drôle de numéro. J'ajouterais divertissante, inimitable, excentrique, surprenante, énigmatique, intense et, avec tout mon respect, folle à lier. «J'suis une sautée», dit-elle pour corroborer.
Nous avions rendez-vous dans son logement situé sur la 4e rue, à Shawinigan, mais j'avais été avisée deux fois plutôt qu'une par l'hôtesse: «C'est le bordel! Je n'ai pas le temps de faire le ménage ces jours-ci.»
Des boîtes remplies de photos, d'articles de journaux et de souvenirs aux couleurs des Cataractes s'empilent dans toutes les pièces, le long du corridor, jusque sur la galerie arrière, dans la shed et dans le garage.
Fondatrice et présidente, depuis près de 25 ans, du Fan club des Cataractes, Denise Gagnon entrepose chez elle le moindre objet estampillé du logo des Cats. Elle a même récupéré 5000 des 10 000 tomahawks en plastique que les supporters utilisaient, il n'y a pas si longtemps encore, pour applaudir bruyamment leur équipe préférée.
Sur un divan sont déroulées les dernières et rares affiches officielles de la Coupe Memorial. Plus de 500 pancartes ont été placardées dans autant de commerces de Shawinigan et des environs. «J'en ai mis partout. Toute seule! Il faut bien que ça sente la coupe», affirme-t-elle sur le ton du gros bon sens.
Chère Denise... Tout le monde lui dit qu'elle devrait ralentir, mais la dame ignore nos conseils d'amis tout comme les sérieuses mises en garde de son médecin. On a beau lui rappeler qu'il ne lui reste qu'un seul poumon, que des problèmes cardiaques l'ont déjà clouée au lit, la Comète continue de fumer comme une cheminée et de brûler la chandelle par les deux bouts. Denise carbure aux Cats.
«Ils m'ont sauvée!», dit-elle de sa voix rauque. Sur le ton de la confidence, Denise va droit au but et raconte qu'elle vivait une douloureuse peine d'amour lorsque les Cataractes sont entrés dans sa vie pour ne plus jamais en sortir.
«J'étais comme en dépression. Il fallait que je m'accroche à quelque chose. Il fallait que je grouille, que je fasse de quoi», poursuit la dame qui a décidé de mettre son trop-plein d'affection au profit de l'équipe.
«Je voulais que les joueurs, surtout ceux qui viennent de l'extérieur, sentent qu'on les appuie et qu'ils forment avec les partisans une grande famille», ajoute celle qui organise notamment des voyages en autobus pour les amateurs de Shawinigan qui souhaitent encourager les Cataractes sur la route.
Impossible de la manquer dans les gradins du Centre Bionest. C'est Denise qui fait balancer l'immense drapeau au dessus de la tête des spectateurs, qui s'époumone afin que les joueurs entendent ses consignes sur la glace, qui n'hésite pas à se montrer haïssable pour déconcentrer l'équipe adverse, encore moins à se défendre bec et ongles lorsque des admirateurs du camp ennemi osent la narguer.
Native de Shawinigan, Denise Gagnon, 66 ans, a deux enfants, Nicole (Coco) et Michel, quatre petits-enfants et deux... arrière-petits-enfants. À 20 ans, elle était déjà deux fois maman. Dans la famille, on l'appelle «Nanny». Lorsqu'il est question des joueurs, voire de l'entraîneur et du directeur général des Cataractes, Denise parle quant à elle de ses «p'tits gars».
Pour eux, elle n'hésite pas à se teindre en bleu, à se maquiller ou à se costumer en indienne. Douze mois par année, la Shawiniganaise porte un gilet avec le symbole des Cats. Celle qui voue son coeur et son âme à l'équipe ne compte pas ses heures ni l'argent investi pour assouvir sa passion.
La plus belle récompense est sans contredit lorsque Denise aperçoit d'anciens joueurs à la porte de son logement. «Dès la minute qu'ils me voient, ils me sautent au cou», ajoute-t-elle, heureuse de constater qu'ils ne l'ont pas oubliée. Peu importe où ils habitent au Québec, aux États-Unis et même en Europe, les anciens porte-couleurs des Cats gardent contact avec leur plus fervente admiratrice.
«D'après moi, c'est parce que je me suis occupée d'eux, que je ne les ai jamais laissé tomber, dans la victoire comme dans la défaite», explique Denise qui avoue qu'elle en «braille une shot» quand, durant les séries, ses protégés ne brillent pas comme prévu. Ce fut le cas lors de l'élimination hâtive des Cats, il y a un mois. Inutile de tourner le fer dans la plaie. La dame s'en remet à peine.
«Ça m'a fait tellement mal!», admet la partisane qui est demeurée plusieurs jours dans son logement, à panser ses blessures. Elle revient aujourd'hui plus forte et plus fébrile que jamais. La Coupe Memorial est en ville.
D'éternels rabats-joie lui reprochent de porter des oeillères. Ses Cats ne sont pas aussi bons qu'ils le laissent paraître sur papier. «Ils sont jeunes et il faut les encourager, car sans notre appui, il n'y a plus d'équipe à Shawinigan», rétorque Denise avant de laisser entendre que parmi les soi-disant partisans des Cataractes se cachent parfois leurs pires ennemis. Certains jours, la Comète a l'impression d'habiter «Chialage Town», maugrée-t-elle.
Denise chérit chacun des membres de l'organisation des Cataractes qui le lui rendent bien. Denise leur pardonne tout, leur consacre tout. Elle leur est fidèle, pour leur meilleur et pour le pire.
Et non, elle n'a pas d'amoureux. «Pas le temps», répond-elle sans ambages. Chat échaudé craint l'eau froide. «Et à part ça, quel gars va accepter de me suivre et de se coucher entre des tomahawks?» Un à zéro pour la Comète.