«Je pense souvent à mon papa»

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Le «Groupe de thérapie pour enfants endeuillés par...

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Le «Groupe de thérapie pour enfants endeuillés par suicide» permet à ses jeunes participants de briser l'isolement et d'exprimer leurs sentiments. Les dessins et les jeux de société favorisent les échanges où le mot espoir est appelé à prendre tout son sens. (Photo: Francois Gervais)

Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Samuel n'hésite pas à le dire ni à l'écrire: son père a agi comme «un gros con». Le garçon de 11 ans a beau afficher un air nonchalant en s'exprimant ainsi, il résiste à sa colère. Samuel n'est pas un enfant-roi qui rejette l'autorité parentale. Il en veut à son père parce que ce dernier s'est suicidé.

Jacob, 12 ans, soutient de son côté qu'il aurait pu «sauver» son père si celui-ci avait pris la peine de le consulter avant de passer à l'acte. Jacob avait 7 ans lorsque sa jeune existence a été bouleversée. Sept ans. C'est l'âge où un enfant a soif de découvertes, surtout quand ses parents lui transmettent amour, confiance, curiosité et joie de vivre. Jacob est persuadé que son père l'a «abandonné» parce qu'il n'aimait pas assez son fils. Sinon, affirme le garçon, un papa «ne s'ôte pas la vie»...

À tous les mercredis soirs depuis le mois de février, Samuel, Maude, Marylie et Jacob ont rendez-vous au Centre prévention suicide les Deux Rives, sur la rue Niverville, à Trois-Rivières. Ils font partie du premier Groupe de thérapie pour enfants endeuillés par suicide. Accompagné de trois intervenants, le quatuor réfléchit à voix haute, tentant de comprendre l'incompréhensible. L'exercice est douloureux, entrecoupé de jeux, de dessins et d'anecdotes du quotidien. Les sujets sont pêle-mêle, à l'image de l'atmosphère qui prévaut dans le local. Tantôt on rit, tantôt on se confie, tantôt on préférerait être ailleurs.

«Qu'est-ce que tu vas écrire dans ton article? Vas-tu parler de nos caractères?», demande Jacob à brûle-pourpoint. Qu'aimerait-il qu'on sache de lui? Le préadolescent se concentre quelques secondes et suggère de lui accoler le mot désespoir. «Parce que la vie est un peu plate...», déclare Jacob en vérifiant du coin de l'oeil l'effet de son verdict. «J'suis jeune pour être dépressif hein?», lâche-t-il sans attendre la réponse.

Conçu à Laval, le programme encourage les participants à partager leurs sentiments et à réaliser qu'il est tout à fait normal de se sentir comme dans une montagne russe, avec ses hauts et ses bas. De façon symbolique, on les amène à apprivoiser toutes ces pensées difficiles à supporter.

L'autre soir, les enfants ont dessiné pour exprimer leur colère, leur peine, leur frustration et leur confusion vis-à-vis la mort de leur père. Ils devaient ensuite fermer les yeux et déchirer leur feuille de papier pour mieux se libérer de ce qui les habite plus ou moins consciemment.

C'est durant cette soirée que Samuel a expliqué pourquoi, selon lui, son père s'est comporté comme un imbécile en se suicidant il y a deux ans.

Maude, 10 ans, a dessiné une tornade. Elle en a assez de la pitié des autres, surtout le jour de la fête des Pères. À l'inverse, elle en veut énormément à celui qui se prétend son meilleur ami. Récemment, l'écolier s'est amusé à raconter dans la cour de récréation comment le papa de Maude s'est enlevé la vie alors qu'elle n'avait que 2 ans. «C'est du gossage!», rage la fillette.

Marylie, 8 ans, s'est reproduite en train de jouer dans un parc. Entre le soleil et les nuages: un ange. Les couleurs sont joyeuses, comme l'éclat de rire de la petite chaque fois qu'un enfant du groupe fait le pitre pour faire diversion. La tristesse de Marylie n'est pas moins présente. Son père a mis fin à ses jours en septembre 2010.

«J'aimerais ça me débarrasser de mon dessin parce que je pense très souvent à mon papa», dit-elle timidement avant de courir dans la pièce d'à côté pour voir la déchiqueteuse ne faire qu'une bouchée de son dessin.

Jacob? Il s'est contenté de remettre une feuille blanche. Rien à déclarer. Rien à jeter dans la corbeille. Pas maintenant du moins.

En mettant sur pied un groupe de soutien pour les enfants de 6 à 12 ans, Prévention suicide souhaite les convaincre qu'il est possible de survivre à une aussi brutale séparation. Pour cela, les participants doivent accepter de sortir du mutisme qu'ils affichent très souvent pour panser leurs blessures.

Parce qu'il se sent différent des autres filles et garçons de son âge, un enfant endeuillé par le suicide d'un parent est plus à risque de ressentir de la honte, de la colère, etc., et ce, peu importe le nombre de mois ou d'années le séparant du jour où tout a basculé.

Il y a un toutou dans le coin de la salle où les participants sont réunis, un chien en peluche qui a essuyé des larmes, étouffé des fous rires nerveux et encaissé quelques coups de pied furieux. Samuel, Marylie, Maude et Jacob ne font pas que nommer leur désarroi face à la détresse de leur père. Les émotions, ils les ressentent psychologiquement, physiquement, sur le plan affectif et comportemental. Elles apparaissent de façon hésitante, puis violemment, habituellement sans avertissement.

Mais lorsque Samuel dit en vouloir à son père, quand Jacob est persuadé que le sien l'a abandonné, pendant que Marylie s'ennuie de son père et que Maude rejette nos bons sentiments, ils guérissent aussi un peu. «J'ai peut-être un cheminement à faire...», approuve du bout des lèvres Jacob qui, malgré son jeune âge, réalise qu'il devra affronter son deuil mis en veilleuse depuis cinq ans.

Un peu plus chaque semaine, le garçon laisse tomber ses mécanismes de défense pour reconnaître sa fragilité. Chaque petit pas compte. Prévention suicide Les Deux Rives fait le pari que derrière le sourire triste de Jacob se cache un enfant qui, avant longtemps, éliminera le mot désespoir de son vocabulaire et le poids de la culpabilité sur ses épaules.

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