Il s'en trouve pour dire que la soif du pouvoir, c'est comme une boisson énergisante, les enfants ne devraient pas toucher à ça. Aussi, j'ai longuement hésité quand, à l'automne dernier, fiston, 5e année du primaire, a annoncé qu'il se portait candidat à titre de député de sa classe. Lui acheter sa première cravate ou l'envoyer réfléchir illico dans sa chambre, privé de dessert?
Heureusement, il y a monsieur Jean-Paul, député de Maskinongé, pour mettre un peu d'ordre dans tout cela, et madame Martine, la directrice de l'école, pour préparer une relève politique capable de faire les choses autrement.
Depuis cinq ans, l'école de Pointe-du-Lac vit au rythme de l'Assemblée nationale. À chaque automne, Martine Leboeuf, la directrice, déclenche des élections. Chaque classe de la 3e à la 6e année est invitée à élire son député et à voter pour un vice-premier ministre et un premier ministre parmi les élus de 5e et
6e année.
La démarche est très sérieuse. Durant la campagne électorale, les affiches tapissent les murs de l'école et les promesses répondent aux meilleures stratégies de persuasion. Comme s'ils avaient rédigé leur programme électoral assis tous ensemble, à la même table, les jeunes candidats s'engagent à être à l'écoute de leurs compagnons de classe, d'être des messagers efficaces auprès du personnel enseignant et de la direction et d'organiser des activités «genre-tsé-comme-full-style-hyper-nice». Mais qu'on se le dise, personne ne proclame l'abolition des devoirs et leçons advenant son élection. Collusion et corruption n'existent pas dans la liste des mots de vocabulaire à épeler sans faute.
L'école de Pointe-du-Lac est au nombre des quelque 270 institutions scolaires au Québec qui ont décidé de mettre en place un conseil d'élèves inspiré de l'Assemblée nationale. Son expertise en la matière lui a permis de participer à l'élaboration du guide L'ABC des parlements du primaire, un programme de la Fondation Charles-Bonenfant. Parmi les autres établissements de la région qui ont leur gouvernement, on retrouve les écoles Dominique-Savio (Shawinigan), Yamachiche-Saint-Léon, Curé-Brassard (Nicolet), Vincent-Lemire (Saint-François-du-Lac) et Marquis (Saint-Célestin).
«Depuis que nous avons mis en place un parlement, tous nos élèves sont plus impliqués au sein de l'école», fait remarquer Mme Leboeuf en ajoutant que chaque enseignant est appelé à diriger un ministère, que ce soit celui du sport, de l'environnement, de la sécurité publique, de la santé, etc.
En initiant les enfants aux grands principes démocratiques, la directrice prend le pari d'encourager la participation des élèves aux décisions touchant la vie scolaire. Leur sentiment d'appartenance s'en trouve décuplé. Avec un peu de chance aussi, lorsque ces enfants atteindront l'âge de voter, ils renverseront la tendance voulant que les jeunes adultes soient dépolitisés.
Mme Martine et quatorze députés-élèves du pavillon Beau-Soleil étaient récemment de passage à l'hôtel du parlement, à Québec, pour visiter une partie de cet édifice patrimonial et assister aux travaux de l'Assemblée nationale. Dans les gradins, les enfants ont été impeccables en respectant la règle qui interdit de manifester un quelconque signe d'approbation ou de désapprobation.
Tiens, tiens, tiens... Faites ce qu'on vous dit, pas ce qu'on fait. Quitte à passer pour une porte-panier, mais l'autre matin, les enfants ont bel et bien vu Jean, Pauline et tous les autres dans le Salon bleu se livrer à des
enfantillages de cour d'école. Pas chic.
«C'est bizarre comment ça marche. Ils jouent l'un contre l'autre, comme deux équipes qui essaient d'avoir la meilleure délibération. On dirait un duel», a résumé le vice-premier ministre de l'école de Pointe-du-Lac, Jimmy Lapointe, entre deux bouchées de son spaghetti bolognaise. C'était au menu du Parlementaire, restaurant de l'Assemblée nationale qui proposait aussi, pour ceux que ça intéresse, un suprême de volaille forestier glacé au fromage suisse et un filet de morue poêlé sauce à l'orange.
Le député Jean-Paul Diamond a choisi le poisson... et de jouer franc jeu. Lui non plus n'aime pas le climat de chicane dans lequel se déroule trop souvent à son goût la période de questions. «Ce qui me fait le plus mal au coeur, c'est quand il y a des jeunes de 16 ou 17 ans dans les gradins et qu'ils voient comment ça se passe, en bas», laisse tomber l'élu de Maskinongé en devinant leur questionnement. «C'est quoi le problème? Pourquoi ils crient de même? On peut-tu se parler poliment?», débite-t-il avant de se montrer tout de même rassurant: «Oui, il y a des journées où ça se passe bien.»
Cette visite des politiciens en herbe de l'école primaire de Pointe-du-Lac a fait réellement plaisir à M. Diamond qui s'est montré grandement disponible avec les enfants. Il fallait les voir marcher les épaules bien droites, dans les corridors du parlement. «Ils sont tous à vous?», ont demandé avec humour des collègues du député pas peu fier de leur montrer qu'une relève grandit dans Maskinongé.
«Là où je suis le plus heureux, c'est quand je me trouve dans mon comté, avec le monde, et que je peux régler mes dossiers» a-t-il confié aux écoliers comme s'il leur partageait un truc du métier. Les enfants n'ont pas pris de notes, mais leur candeur a eu raison, l'espace de quelques heures, du cynisme ambiant. «Vous faites ma journée!», a répété le député Jean-Paul Diamond en réglant la note du dîner.