«J'ai travaillé pour lui», avoue timidement Nathalie* qui n'est pas surprise de la réaction que suscite sa confidence dans un café bondé du boulevard des Forges. Elle? Escorte? Non. Impossible.
Nathalie est en couple depuis des lustres avec le père de ses deux enfants. Ils habitent un sympathique bungalow, ils ont une entrée à déneiger, un chien qui perd son poil, la liste d'épicerie aimantée sur la porte du frigo, bref, Nathalie, la fin trentaine, petit bout de femme sans maquillage, ni artifice, ne peut pas avoir été une escorte pendant quatre ans à Montréal, Boston et puis, finalement, à Trois-Rivières. Elle ne peut pas avoir satisfait les fantasmes de purs inconnus, et ce, entre les devoirs et leçons du plus vieux, l'entrée à la maternelle de la plus jeune et la bénédiction de son conjoint.
«La famille était en crise», dit-elle pour expliquer le début de son aventure dans cet univers parallèle, pour ne pas dire tordu. Affectée par des problèmes de toutes sortes, Nathalie s'est retrouvée sans emploi. Son chum aussi. Elle aurait pu frapper à la porte d'une boutique, d'un restaurant, d'une entreprise pour y déposer son curriculum vitae, la femme a plutôt fait le choix d'offrir ses services personnalisés à des hommes et leurs caprices. Plus payant. Sans compter les pourboires. Quoiqu'à Trois-Rivières, la clientèle ne serait pas très généreuse.
«Ça nous a permis de survivre», se justifie Nathalie qui, au moment d'aller à la rencontre de son premier client, flirtait avec la dépression. Dans un même souffle, la dame spécifie qu'elle présentait néanmoins les deux principales conditions pour exercer le métier d'escorte.
«J'étais audacieuse et je connaissais quelqu'un qui faisait ce métier-là. Je me suis dit: pourquoi pas?», raconte-t-elle avec l'expression détachée de celle qui a emprunté la peau d'un personnage.
Sauf que Nathalie n'est pas Julia Roberts et ses clients n'avaient pas le sex-appeal de Richard Gere. Oubliez le conte de fées à la «Pretty Woman». Trois-Rivières, ce n'est pas Beverly Hills, et l'histoire de Nathalie a tout l'air d'un mauvais film, même si personne ne l'a forcée à jouer le premier rôle.
À son arrivée à Trois-Rivières, Nathalie était une escorte occasionnelle, plus âgée que la moyenne de ses consoeurs de travail. Un atout. Son expérience, sa maturité, sa culture générale, voire son sens de l'humour lui ont toujours bien servi.
«Certains hommes sont déçus quand l'escorte est trop jeune. Ils ne veulent pas avoir l'impression de coucher avec leur fille», laisse tomber Nathalie qui a pu constater que les gars «achètent» aussi une personnalité.
Oui, elle s'est déjà retrouvée avec des types, pas la majorité quand même, qui exprimaient surtout le désir de parler avec la dame avant ou après le service rendu. Une question de priorité.
L'ancienne escorte préfère se montrer discrète sur les endroits où elle promettait des plaisirs interdits contre rémunération. Le rendez-vous pouvait avoir lieu au domicile du monsieur, dans un lieu prévu par l'agence ou dans l'un ou l'autre des motels et hôtels de la région. Accompagnée d'un chauffeur, Nathalie appelait systématiquement son patron une fois sur place, en présence du client. Pour Nathalie, cette procédure favorise la protection de l'escorte qui, contrairement à la femme qui se livre à la prostitution dans la rue, est moins à risque de se faire agresser physiquement ou de se faire voler son revenu.
La mère de famille a toujours fait son travail «à frette», pour reprendre ses propos, jamais
sous l'effet de l'alcool ou de la drogue. «Je n'aime pas me sentir hors de mon contrôle. On ne peut pas se sauver de soi-même», rappelle celle qui était cependant entourée de filles dont certaines
n'hésitent pas à consommer des amphétamines (speed) pour se rendre disponibles 24 heures sur 24.
«J'acceptais le complet, mais j'exigeais toujours un condom. À mon âge et avec deux enfants, j'étais prudente. Je ne voulais pas me retrouver avec des maladies. Mais j'ai accepté de rencontrer des couples, d'attacher les testicules d'un gars avec un lacet, de me mettre du Saran Wrap pour un homme qui voulait faire l'amour oral», dit-elle en poursuivant l'énumération des autres «niaiseries», selon son expression, à son palmarès des demandes spéciales.
Trois-Rivières étant un gros village, Nathalie a forcément dû reconnaître un client là où elle s'y attendait le moins. Car s'il faut en croire l'escorte et son patron de l'époque (voir deuxième texte), les habitués de l'agence sont monsieur tout-le-monde.
«J'ai déjà croisé deux ou trois anciens clients. On s'est salué», raconte celle dont les échanges demeureront à jamais sous le sceau de la confidentialité.
Et son conjoint dans tout cela? On devine entre les lignes que le couple de parents a accepté de vivre avec les lendemains de ce choix délibéré.
«Je ne regrette pas, mais je trouve que c'est payé cher. Un certain mal de l'âme finit par s'installer», avoue Nathalie. La femme ne pratique plus le métier depuis quelques années, même si elle se dit à jamais habitée par cette alternative qui s'est un jour présentée sur sa route.
«C'est comme une pulsion, au même titre que la drogue et le jeu. Il y a l'engouement de l'argent, mais aussi celui du risque que tu prends. Tu plais aux hommes, tu te sens indépendante et en contrôle, surtout quand le client est persuadé que tu n'as jamais rencontré quelqu'un d'aussi génial que lui», raconte-t-elle en se moquant un peu de la naïveté du pauvre type.
Nathalie n'a pas l'intention de se défiler, mais la mère appréhende le jour où elle expliquera à ses enfants ce qui
l'a poussée à vendre ses services sexuels. «J'ai l'impression de les avoir trahis», se désole Nathalie qui refuserait que sa fille se laisse tenter par le métier d'escorte. «C'est trop facile de s'y perdre», soutient-elle malgré tout.
Pour adultes seulement
C'est vrai que, sous son allure de dur-à-cuire, semble se cacher un gros nounours, pour reprendre la description imagée de Nathalie à l'endroit de son ancien patron.
Elle m'avait bien avertie. Mario n'aime pas qu'on dise de lui qu'il est un proxénète ou un souteneur. «Il est tenancier d'une agence d'escortes à Trois-Rivières. Il se considère comme un homme d'affaires», avait-elle insisté, sourire en coin.
Si j'étais psy, je dirais que le gars est dans le déni. Homme d'affaires ou non, le métier de Mario est de tirer profit de la prostitution. Sinon, il accepterait que j'écrive son nom, son adresse, et ce, sans devoir me soumettre à un quasi interrogatoire avant de lui poser ma première question. Si l'homme âgé dans la cinquantaine a accepté de parler d'un service qui s'affiche dans
les petites annonces du journal, c'est à la condition de ne pas nuire à ses propres activités commerciales.
Depuis 25 ans, la Sécurité publique de Trois-Rivières le laisse relativement tranquille. «Tant que tu ne fais pas de trouble, la police ne t'achale pas», dit-il. Mario n'est pas dupe pour autant et les autos-patrouilles fantômes, il les voit apparaître de loin.
«La police vient virer à tous les jours devant le bureau», ajoute le tenancier. Parce que vous avez un bureau? «Certain! C'est une business! Sinon, où veux-tu que le monde appelle?» J'oubliais...
Il n'y a pas que les clients qui connaissent le numéro de téléphone de l'agence. Les filles qui souhaitent être embauchées aussi. Les agences d'escortes connaissent un fort taux de roulement de personnel. Quinze filles sont présentement à l'emploi de Mario. Elles sont âgées entre
19 et 45 ans. Pour les plus jeunes, Mario exige de voir leurs
papiers d'identité prouvant qu'elles ont bel et bien atteint l'âge adulte.
«Je suis prudent, surtout avec une fille de 18 ans. Je la considère encore trop jeune et elle arrive souvent ici en crise. Elle en veut à son père et à sa mère», a-t-il remarqué en 25 ans de carrière. À l'inverse, l'homme qui, soit dit en passant, ne teste jamais la marchandise, me jure avoir déjà accepté de retenir les services d'une femme d'âge mûr en mal de sexe, son mari étant trop occupé à vaquer à ses occupations professionnelles.
D'ailleurs, Mario indique que la clientèle est issue de toutes les classes sociales. Il aime bien souligner que des policiers et avocats figurent au nombre de ses clients.
Si des escortes sont affectées par des problèmes de drogues et de santé mentale, d'autres, constate Mario, ont tout simplement besoin d'un salaire d'appoint pour payer leur études, le loyer, les dépenses encourues par les enfants dont elles ont la garde, etc.
D'un côté, il y a l'escorte un peu «tout croche», dit-il, plus proche de la rue que d'une chambre d'hôtel, et de l'autre, la fille qui marche le dos bien droit, propre, qui a de la conversation et que les clients satisfaits s'empresseront de redemander. C'est elle que Mario préfère embaucher.
Il remet 70 % du gain à l'escorte. Les tarifs vont de 60 $ pour 15 minutes (le temps d'une fellation, estime-t-il) à 120 $ pour une heure en compagnie de la fille qui promet alors «le complet», comme on dit dans le milieu. Les plus pressés peuvent toujours débourser 110 $ pour 45 minutes ou 90 $ pour trente minutes. Mais pour un meilleur rapport qualité-prix, Mario suggère toujours le tarif d'une heure. Les extras viennent en sus et se négocient directement avec la demoiselle qui est libre d'offrir on non les bonus qui lui sont réclamés.
À l'instar des restaurants, hôtels et commerces de la région, une agence d'escortes comme celle opérée par Mario bénéficie des retombées économiques d'un événement tel que le Grand Prix de Trois-Rivières ou d'un congrès réunissant des centaines de participants.
Depuis le temps qu'il évolue dans le milieu, Mario constate que les clients rajeunissent. «Des vieux cochons, il n'y en a pas tant que ça», assure-t-il avant de mentionner que des beaux jeunes hommes de 25 à 35 ans se pointent à son bureau, frustrés de payer la traite à des filles rencontrées dans un bar sans rien avoir en retour. «Ils me disent qu'ils préfèrent venir ici. Ça ne leur coûte pas vraiment plus cher et après, ils rentrent chez eux pour se coucher», décrit Mario.
Le vent de scandale qui a longtemps soufflé sur les agences
d'escortes aurait tendance à s'essouffler depuis la dernière décennie.
«Avant, le gars qui parlait d'escorte était le diable en personne», commente Mario. Selon lui, la société a commencé à se montrer plus tolérante en lisant toutes ces nouvelles faisant état d'agressions sexuelles sur des fillettes.
À son avis, des drames auraient pu être évités si des hommes s'étaient plutôt tournés vers un service comme le sien pour assouvir leurs bas instincts.
«Les agences enlèvent de la pression. Le gars vient, paie et puis, bonjour! Je me demande pourquoi certaines personnes font tout un plat avec les escortes. Ils jugent pour rien», affirme-t-il en se tournant vers son
ancienne employée, Nathalie, qui répète à son tour que le seul crime qui est commis ici, c'est un crime moral.
*Prénoms fictifs