Au pied de la lettre

Certains jours, les facteurs ont de la difficulté... (PHOTO STÉPHANE LESSARD)

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Certains jours, les facteurs ont de la difficulté à livrer le courrier, notamment lorsque les gens n'ont pas pris le temps de déneiger et de déglacer les escaliers menant à la boîte aux lettres.

PHOTO STÉPHANE LESSARD

Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) «Si tu as des chèques, laisse-les ici, mais si tu as des comptes, donne-les aux voisins.»

Il n'y a pas une journée où quelqu'un, quelque part, ne fera pas cette plaisanterie à son facteur qui la trouvera bien bonne avant de poursuivre son chemin.

Les facteurs n'en sont pas à une redite près. Plus tôt cette semaine, en enfilant tuque, mitaines et sous-semelles à crampons, j'ai vite fait de réaliser que je n'étais pas la première à envier le travail de ceux et celles qui livrent nos factures à la porte.

«Vous êtes payés pour prendre une marche!» Les facteurs se passeraient volontiers de ce commentaire, un stéréotype aussi tenace que la gueule du caniche accrochée à leurs mollets. D'ailleurs, parlant de chien, ma promenade matinale avec Fido ne pourra pas être considérée comme une expérience professionnelle le jour où je voudrai devenir factrice. Un facteur ne fait pas dans la petite balade contemplative.

En une semaine, l'employé de Postes Canada à Trois-Rivières franchit une moyenne de 42 kilomètres, un véritable marathon qui, au bout de deux ans, correspond à la traversée du Canada ou, au terme de sa carrière, à deux fois le tour de la Terre. Quand même. Et à tous ces pas exécutés à un rythme soutenu, il faut ajouter sur ses épaules un sac double de 35 livres (16 kilos) rempli d'enveloppes, de revues, circulaires, etc. Bonjour le chiro!

N'empêche, tout le monde s'entend pour dire, y compris les premiers concernés, qu'il peut être très agréable d'être un facteur quand les conditions météorologiques sont parfaites: journée ensoleillée, ni trop chaude, ni trop froide. Mais comme la cigale ayant chanté tout l'été, des facteurs se trouvent fort dépourvus quand l'hiver n'est pas une fable qui passe comme une lettre à la poste.

Plus souvent qu'à leur tour, les facteurs doivent affronter des vents de face, emprunter des trottoirs glacés et des escaliers enneigés. Pensons seulement à hier, alors qu'ils ont eu droit à un mélange de poudrerie et de pluie verglaçante!

Si vous habitez dans un nouveau développement domiciliaire, le facteur est une espèce en voie d'extinction qui a été remplacé par une boîte postale communautaire. Ailleurs sur le territoire de la Mauricie, les 126 facteurs prennent d'assaut autant d'itinéraires. Poste Canada estime qu'un facteur livre quotidiennement du courrier à quelque 1000 adresses.

Malheureusement, des propriétaires de maisons, d'immeubles à logements ou de commerces peuvent être très paresseux ou inconscients quand la situation exige de pelleter les marches, d'étendre du sable dans l'allée, d'enlever les longs glaçons qui pendent au dessus du perron et de rentrer le chien attaché... à la boîte aux lettres.

«De l'année 2010 à 2011, les accidents de travail avec perte de temps ont augmenté de 75% sur le territoire de la Mauricie. Nous avons eu 21 accidents avec perte de temps», indique Serge Marchand, gestionnaire de la zone locale, à Trois-Rivières. «Accident de travail avec perte de temps» signifie que le facteur n'était pas en mesure de reprendre la route au lendemain de sa mésaventure.

Même l'été, les facteurs ne sont pas à l'abri des pièges tendus sur leur route. Les nouveaux facteurs comme les plus expérimentés sont à risque. Le jour où un facteur atteint sa vitesse de croisière, il ne regarde pas toujours où il met le pied, encore moins dans son angle mort. Surpris par un chien qui sort du buisson, la «proie» peut s'en sortir sans morsure, mais avec une entorse au genou et avec une bonne frousse. Selon Daniel Pellerin, un facteur qui est aussi membre du comité mixte de santé et de sécurité au travail, environ 7 % des facteurs se font mordre annuellement.

«J'aime ma job au boutte!», affirme le Trifluvien en faisant le tri parmi toutes ces lettres qui se retrouveront dans son sac. Rencontré dans les entrailles du bureau de poste de la rue Notre-Dame, à Trois-Rivières, l'homme en a pour au moins 90 minutes à débroussailler tous ces papiers avant d'entreprendre sa tournée.

Le facteur Pellerin marche d'un pas rapide tout en prenant le temps de saluer ceux et celles qui le remercient timidement, s'informent de la température à l'extérieur ou le taquinent amicalement. Daniel Pellerin ralentit au besoin, échange quelques mots, fait quelques pas de plus pour offrir un service encore plus personnalisé.

Daniel Pellerin n'est pas un «chevreuil». C'est comme ça qu'à Postes Canada, on surnomme les facteurs qui se dépêchent de livrer leur courrier à l'intérieur des huit heures pour lesquelles ils sont rémunérés.

«Il y a malheureusement des facteurs qui veulent terminer leur journée le plus rapidement possible», confirme Serge Marchand qui désapprouve cette pratique, même s'il ne peut pas empêcher un facteur de jogger pour compléter sa tournée en cinq heures.

«Certains ont un pas incroyable et ils livrent très bien», admet M. Marchand avant de préciser que sa principale préoccupation à titre de gestionnaire, c'est de s'assurer que ces athlètes ralentissent aux bonnes adresses et qu'ils évitent de se blesser.

Daniel Pellerin est quant à lui un modèle à suivre. Il accélère le pas tout en balayant inlassablement du regard tantôt le trottoir, tantôt la correspondance empilée dans sa main gauche.

Je plains tout de même sa blonde en silence. Ça ne doit pas être commode de faire du lèche-vitrine avec le gars de 51 ans, facteur depuis 22 ans, qui maintient toujours une distance de dix pieds entre lui et moi. Ma foulée a beau se comparer à celle de l'ancien marcheur olympique Marcel Jobin, le facteur conserve son avance, même en grimpant les escaliers. Pire, je soupçonne qu'il ralentit pour m'attendre.

Attentif tout en demeurant dans sa bulle, M.Pellerin tient la rampe et s'assure, en frottant la surface durcie avec sa botte, que les centimètres de neige sous ses pieds ne cachent pas en réalité une patinoire. Même s'il se voit remettre annuellement un chèque de 250 $ pour s'acheter les meilleures bottines d'hiver sur le marché, un facteur doit ajuster sa conduite. Il est aussi vulnérable qu'un automobiliste sur la glace noire. Une glissade est vite arrivée. Comme ces éclaboussures de «sloche» sur nos pantalons...

Le conducteur de la voiture qui vient de passer à notre droite n'a jamais cru bon de ralentir à notre hauteur. Je le traite de «moron» même s'il est déjà trop loin pour lire sur mes lèvres. Mon facteur me confirme qu'il en a vu d'autres, dans le genre arrosé des pieds à la tête. Lui, ces automobilistes insolents, il les appelle des «chaudrons». On est fait pour s'entendre.

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