Chantal Croisetière fréquentait l'école primaire lorsqu'elle a été victime d'intimidation. Au milieu des années 70, le phénomène ne faisait pas les manchettes cependant. Lorsque des écoliers s'amusaient aux dépens d'un autre, les adultes prétextaient des enfantillages pour qu'ils s'arrangent entre eux. C'est ce que la jeune Grandméroise d'origine a fait après des mois à se faire traiter jour après jour de «p'tit gars manqué», à se faire suivre, à se faire bousculer, bref, à être la cible préférée de ses camarades de classe, dont un en particulier.
Le jour où la fillette d'une dizaine d'années en a eu assez, elle s'est avancée vers le leader du groupe, l'a fait trébucher avant de lui balancer un coup de pied dans les parties intimes. «C'est qui le suivant?», a-t-elle ensuite demandé aux témoins de la scène qui ont compris que leur souffre-douleur n'accepterait plus de se faire appeler autrement que par son prénom. Chantal venait de prendre position. Le jeu du pouvoir était terminé.
Âgée de 46 ans, Mme Croisetière vient de raconter l'épisode à ses parents qui ne se doutaient de rien. Trente-cinq ans plus tard, la directrice des services aux élèves à l'Institut secondaire Keranna a cru bon leur relater un incident qui allait inspirer l'auteure de ses lignes. Peu importe l'âge, on ne se vante pas d'avoir été intimidé, ni de s'être défendu à son corps défendant, avec son pied...
«Je n'ai pas utilisé la bonne façon, mais elle a fonctionné et à l'époque, c'était comme ça», rappelle doucement la dame comme pour se justifier. L'enfant-victime a longtemps eu honte du geste posé à l'endroit de l'enfant-agresseur. Pour la petite Chantal éduquée au respect et à l'entraide, elle avait mal agi, d'où son silence pendant de nombreuses années.
Le jour où, au début des années 2000, ce fut au tour de son fils Gabriel de goûter à la médecine d'intimidateurs, Chantal Croisetière a réagi sans attendre, en balançant cette fois la vérité.
Atteint d'un déficit de l'attention doublé de difficultés d'apprentissage, le petit garçon manquait de confiance en lui. Sa vulnérabilité a rapidement été décelée par des écoliers qui l'injuriaient quotidiennement et le pourchassaient jusqu'à la maison du secteur Grand-Mère, en l'absence de la maman partie travailler. Mme Croisetière tient à préciser qu'elle a pu compter sur l'aide de l'ancien directeur de l'école primaire de son enfant, Stéphane Lajoie, de même que sur le soutien de l'enseignante Stéphanie Lemire, pour remédier à une situation devenue invivable.
Pris au sérieux, mère et fils ont incité le milieu à prendre les mesures qui s'imposaient auprès des élèves intimidateurs. Une conférence avait aussi été présentée par un policier communautaire et une psychologue scolaire aux parents de l'école primaire. Chantal Croisetière est catégorique: la famille a un rôle à jouer pour stopper le cercle vicieux de l'intimidation. Ce qui se passe dans la cour de récréation origine souvent de la maison.
Aujourd'hui âgé de 19 ans, Gabriel a accepté que sa mère raconte son histoire qui se termine bien. En dénonçant, le petit garçon qu'il était a encouragé d'autres enfants intimidés à relever la tête et à apprendre à s'affirmer.
L'urgence d'agir
Maintenant que beaucoup a été dit sur l'intimidation et ses conséquences dramatiques pour ceux et celles qui en sont victimes, qu'est-ce qu'on fait? «On arrête de jouer aux spectateurs et on agit. On est rendu là!», martèle Chantal Croisetière qui travaille auprès des jeunes qui ne savent pas toujours faire la différence entre un conflit normal et un rapport de force inégal.
Toute sa vie, elle a côtoyé des enfants et des adolescents. Engagée au sein du mouvement des scouts et guides,
Mme Croisetière a également entraîné plusieurs équipes sportives, formé des animateurs de terrains de jeux, mis sur pied des camps de leadership, etc. Pendant sept ans, elle a été responsable des sports et des services aux élèves au Séminaire Sainte-Marie, à Shawinigan. Depuis 2009, elle est directrice des services aux élèves à l'Institut secondaire Keranna, à Trois-Rivières.
Depuis toutes ces années dans le monde de l'éducation, elle constate que trop souvent, les jeunes intimidés n'osent pas dénoncer l'intimidation dont ils sont la cible, persuadés que le problème ira en empirant sinon. Les témoins de la scène vont aussi garder le silence, par solidarité pour leurs amis intimidateurs ou parce qu'ils appréhendent les contrecoups s'ils jouent les rapporteurs. Même des parents de victimes hésitent à parler, au grand dam de Mme Croisetière qui est alors limitée dans ses actions.
Femme de coeur et de conviction, elle n'en peut plus de cette tolérance à la violence verbale, au manque de respect et au peu de temps que l'ensemble de la société accorde à une problématique dont elle connaît trop bien les conséquences.
Son désir le plus profond? Que les jeunes deviennent des êtres libres, autonomes et responsables. Pour y parvenir, Chantal Croisetière affirme haut et fort que l'intimidation se prévient dès la petite enfance. «Les parents peuvent faire quelque chose à la maison, les éducatrices en garderies aussi. La mobilisation doit se faire rapidement et parmi tous ceux et celles qui, de près ou de loin, entourent l'enfant», répète-t-elle.
Pour Mme Croisetière, il faut que les parents permettent à leur fille ou à leur garçon, et ce, dès son plus jeune âge, de découvrir ses intérêts, ses forces et ses talents. Un enfant encouragé pour ses efforts et ses réalisations deviendra un adolescent qui respire la confiance, la fierté, la détermination et l'amour-propre. Réunies, ces attitudes deviennent de véritables polices d'assurance quand des intimidateurs essaieront de le faire taire à coup de
«Ta yeule!» ou, encore, tenteront de lui faire croire qu'il est «juste un con»...
À Keranna, comme dans la majorité des écoles secondaires de la région, les intervenants scolaires ont été formés pour intervenir rapidement s'ils sont témoins d'une scène d'intimidation entre élèves. «Que ce soit une enseignante ou un membre du personnel de soutien, ils ont le mandat d'observer, d'arrêter une situation et de référer les jeunes aux bonnes personnes», indique Mme Croisetière avant de mentionner qu'à Keranna, le Protocole d'action pour contrer l'intimidation (PACI) a été mis en place il y a neuf ans et est revu annuellement pour le rendre toujours plus efficace.