«Il n'y a pas de mots pour décrire toute la souffrance que tu m'as fait vivre»

Déclaration d'une des victimes de Mathieu Roy (François Gervais, Le Nouvelliste)

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François Gervais, Le Nouvelliste

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Le Nouvelliste

Déclaration d'une des victimes de Mathieu Roy

Je n'arriverai jamais à nommer l'ampleur des souffrances que tu m'as faites et qui me rongent de l'intérieur. J'ai vécu de la peur plusieurs mois et j'ai peur encore aujourd'hui. Toutes ces choses que tu m'as dites pour me faire garder le silence, comme le fait qu'il arriverait des choses aux membres de ma famille... Maintenant, j'ai compris que je peux être forte et dénoncer malgré tes paroles. Alors que tout ce que je voulais c'était de parler avec toi et te consoler de ta peine, tu en as profité pour me toucher, m'abuser.

Ma vie a changé. Il n'y a pas de mots pour décrire toute la souffrance que tu m'as fait vivre. Ça a été un choc d'apprendre que j'étais enceinte. Ça fait peur aussi. Je n'ai eu que trois semaines pour m'y habituer. Accoucher a aussi été un processus difficile. J'ai encore des maux de dos, je sens encore une bosse là où j'ai été piquée pour l'épidurale. J'ai pris du poids, j'ai des vergetures sur tout le corps. On a essayé un produit, mais il n'y a plus rien à faire avec cela. Depuis l'accouchement, je suis moins en forme, plus fatiguée, j'ai moins d'énergie. J'ai vécu un post-partum... à 12 ans. Mon corps a complètement changé, pendant un temps je négligeais mon hygiène pour ne pas voir mon corps. J'ai aussi dû changer tous mes vêtements.

Après sa naissance, je voulais absolument que la petite revienne à la maison. Le lendemain de l'accouchement, une femme de la DPJ était là à 9 h et je n'étais plus certaine que le bébé reviendrait avec nous. C'est difficile de vivre avec ça. J'ai eu peur de perdre la petite. Avec l'intervention de la DPJ, j'ai aussi eu peur de perdre mon frère ou même mes parents. J'avais peur aussi que lui, Mathieu, puisse avoir la petite.

On m'a ensuite interdit les contacts avec mon beau-père et mon grand-père dans l'attente des résultats ADN, au cas où. J'avais peur de tomber face à face avec l'accusé avant qu'il soit arrêté. Je surveillais par la fenêtre, au cas où je verrais une voiture comme la sienne. J'avais peur des représailles. J'ai perdu ma fin d'année scolaire. J'ai pris du retard dans mes études et je vis présentement des difficultés scolaires.

J'ai dû mentir. Mentir à tout le monde autour de moi à commencer par mon petit frère, qui ne sait rien de ce qui s'est passé., Il m'a déjà dit que je n'étais pas fine de ne pas aller voir grand-papa avec lui, mais j'étais en interdiction de contact et il ne le savait pas. Il ne comprenait pas pourquoi il ne fallait plus parler de Mathieu à la maison. Mentir aussi aux gens qui posaient des questions. J'ai été jugée par les parents de mes amies. Une seule est toujours en contact avec moi aujourd'hui. Je vis du rejet, du jugement et j'ai toujours peur d'être vue différemment. On m'a rejetée suite à tout ce qui a été écrit sur les réseaux sociaux.

Heureusement, j'ai reçu beaucoup de support dans mon entourage. Une chance que maman avait ramassé de l'argent en vue de faire un voyage. Ça nous a permis de l'utiliser pour acheter les effets personnels du bébé. On a dû acheter des choses usagées. Je trouvais cela difficile qu'elle n'ait pas de neuf à part ses vêtements.

Je ne fais plus confiance aux gens. D'autres aussi réagissent comme ça autour de moi. Je ne suis plus capable de dormir dans ma chambre, le lieu des agressions. J'ai dû changer d'école. Alors qu'à mon âge je devrais vouloir m'amuser avec des amis, je ne sors plus de chez moi. Depuis ma grossesse, j'ai peur de ce que les gens vont dire, j'ai peur qu'on me regarde croche. Je me sens différente, anormale par rapport aux autres filles de mon âge. Je dois vivre avec le jugement des autres comme si j'avais fait quelque chose de mal. L'attitude de mon père biologique face à la situation fait que j'ai choisi de ne plus le voir pour le moment. J'ai de la difficulté avec mon estime de moi, je me referme sur moi-même. J'arrive difficilement à pleurer et je mange mes émotions. Ça me soulage de manger.

Je vis de la rage, de la frustration, de l'agressivité, de la culpabilité. Je vis de la solitude et de l'isolement depuis plusieurs mois. Je me demande pourquoi je n'ai pas parlé avant. Je me rabaisse parfois à cause de cela. On avait travaillé fort avec ma mère sur mon estime de moi et ça allait bien. Mais depuis les événements, tout est à recommencer. Je n'ai plus la vie d'une enfant. J'ai toujours des rendez-vous (psychologue, médecin, CAVAC, DPJ, etc.). Je dois souvent manquer l'école et mes camarades me demandent pourquoi. Je dois encore mentir. Heureusement, avec l'aide psychologique que je reçois et le support de mes parents, je commence à retrouver un semblant de vie normale.

Est-ce que je suis une femme? Une enfant? Une mère? Une adolescente? Qui peut-on être après avoir vécu de telles douleurs? Aujourd'hui je veux vivre ma vie et passer à autre chose. J'ai choisi mes parents pour être les parents de la petite. Je veux qu'elle soit ma petite soeur et reprendre ma place de jeune adolescente. J'espère seulement qu'il paiera «vraiment gros».

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