Ce sont les arguments de la nouvelle Association des pêcheurs du lac Saint-Pierre qui ont amené le MRNF à refaire l'examen de la situation, explique le président de cette association, Jean Lévesque. «Il y a une industrie de 5 millions $ en jeu», plaide-t-il.
Interrogé sur cette affaire, le président du Comité de suivi de l'état du stock de perchaude au lac Saint-Pierre, le biologiste Pierre Magnan de l'Université du Québec à Trois-Rivières, se dit extrêmement inquiet d'apprendre que le ministère songe à changer d'idée.
Le président de cet organisme d'experts qui avait recommandé la mise en place du moratoire assure sans la moindre hésitation que si le moratoire est partiellement levé, cet hiver, la population de perchaudes du lac Saint-Pierre va littéralement disparaître, et ce, au plus tard en 2014.
C'est qu'il n'y a presque plus de relève, c'est-à-dire de petites perchaudes d'un an, dans le plan d'eau. «Il y a le feu dans la maison et on dirait aux pompiers de partir», image le chercheur qui prévoit le pire.
Les pêcheurs du lac Saint-Pierre mettent fortement en doute les données recueillies par le Réseau de suivi ichtyologique (RSI) sur lesquelles les biologistes se sont appuyés pour faire leurs recommandations. Pourtant, précise le professeur Magnan, ce réseau compte rien de moins que 210 stations d'échantillonnage partout dans le lac Saint-Pierre.
Mais les pêcheurs demandent au ministère la permission de faire d'autres échantillonnages et demandent un quota de 10 perchaudes en même temps qu'une campagne d'abattage des cormorans qui, à eux seuls, consomment 14 tonnes de petites perchaudes par année. «Ce que les cormorans ne mangeront plus va compenser pour le quota de 10 perchaudes qui est demandé», explique M. Lévesque.
Cette idée fait sursauter Pierre Magnan puisqu'en hiver, les femelles sont pleines d'oeufs, dit-il, en prévision de la reproduction de mai. Chaque femelle pêchée en hiver représente donc un grand nombre de perchaudes qui ne viendront pas grossir la population, prévient-il.
Si le ministère accepte de céder aux arguments strictement économiques des pêcheurs, dit-il «ça va devenir un copier-coller de ce qui s'est passé avec la morue. Pour des considérations économiques, qui sont légitimes, on a laissé la pêche ouverte. La population s'est effondrée et la morue ne va jamais se reconstituer sur les bancs de Terre-Neuve. Le point de non-retour est dépassé car d'autres espèces ont pris la place de la morue et ce sont des espèces nouvelles», explique le scientifique.
Au lac Saint-Pierre, actuellement, la perchaude est en grande compétition avec le gobie à tête noir qui consomme les mêmes aliments qu'elle et prendra définitivement sa place si la population s'effondre, dit-il.
«Le plus gros risque qu'on prend, c'est de perdre 5 millions $ de retombées économiques», estime pour sa part Jean Lévesque qui assure que les jeunes perchaudes sont abondantes dans le lac Saint-Pierre, mais qu'elles sont toutes mangées par les cormorans.
«Refaisons l'étude et voyons si on arrive aux mêmes résultats», demande M. Lévesque qui met en doute l'efficacité même des méthodes de pêche employées par les biologistes.
Or, le professeur Magnan est formel. Les gens qui ont fait les pêches expérimentales «ont une longue expérience» en la matière.
Le protocole employé pour étudier la population de perchaudes du lac Saint-Pierre «c'est du solide. Au niveau scientifique, c'est inattaquable», assure-t-il. «Ça a été fait dans les règles de l'art. Et je pourrais présenter ça dans n'importe quel congrès scientifique et ça ne serait pas contesté», assure-t-il. «Le Réseau de suivi ichtyologique n'est pas juste pour les scientifiques, mais pour les aménagistes et les gestionnaires», illustre-t-il.
«Une méthode scientifique, c'est une méthode statique», argumente M. Lévesque qui pense que le poisson passe à côté des filets.
Décidément, les deux points de vue sont irréconciliables et on ne saura que dans deux semaines lequel privilégiera le MRNF. Alors que les biologistes affirment qu'il n'y a plus de petites perchaudes sur la rive sud et qu'un seul secteur en contient encore sur toute la rive nord, les pêcheurs affirment au contraire qu'ils en trouvent abondamment lorsqu'ils sortent leur ligne, même sur la rive sud.
Chose certaine, la pêche hivernale prélève rien de moins que 7 à 8 tonnes de perchaudes, soit à peine quatre de moins que les 12 tonnes autorisées avant le moratoire. À moins que le MRNF réussisse à se débarrasser des cormorans, le risque d'atteindre un effondrement définitif et irrémédiable de la population de perchaudes d'ici un an ou deux est assuré, affirme le professeur Magnan.
La perchaude telle que vue par le professeur Pierre Magnan
La perchaude du lac Saint-Pierre ne voyage pas.
> Chaque perchaude occupe un territoire de 3 km de diamètre.
> Si elle disparaît du lac Saint-Pierre, d'autres espèces vont vite occuper sa place.
> Il n'existe pas actuellement de méthode d'aquaculture permettant de reproduire la perchaude.
> La perchaude existe dans les autres lacs fluviaux du fleuve Saint-Laurent, mais ne migre pas.
> 1,6 tonne de perchaudes meurent chaque année lors de leur remise à l'eau.
> Il n'y a actuellement plus de relève pour assurer la survie de la population.
> Il faut 10 000 truites et quatre ans pour ensemencer un simple petit lac. Selon le professeur Magnan, il ne serait pas envisageable d'ensemencer le lac Saint-Pierre avec de la perchaude à cause de ses dimensions gigantesques.
> L'écosystème nécessaire à la survie de la perchaude est actuellement très endommagé par les cyanobactéries benthiques qui sont en lien avec l'agriculture.
> Il se pourrait que la population de perchaudes du lac Saint-Pierre ait déjà atteint un point de non-retour.
> Cette population a des particularités génétiques uniques au lac Saint-Pierre.
> Si le moratoire est partiellement levé, il n'y aura plus de perchaudes dans le lac Saint-Pierre d'ici 2014.