«C'est pire que ce que je pensais»

La visite de la délégation québécoise chez Talisman... (Photo: Paule Vermot-Desroches)

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La visite de la délégation québécoise chez Talisman Energy a été courtoise, bien qu'animée par de vives discussions. Une des participantes a porté un masque à gaz en guise de protestation. À gauche, Vincent Perron, porte-parole de Talisman au Québec.

Photo: Paule Vermot-Desroches

(Towanda, Pennsylvanie) Difficile de dîner tranquillement sur la petite terrasse du restaurant de Towanda, qui fait face à la rivière Susquehanna, en Pennsylvanie. Nos conversations sont interrompues fréquemment par la cinquantaine de camions lourds que nous avons pu voir passer durant la seule heure du dîner.

Car s'il faut retenir un impact majeur, objectif et factuel observé au cours du voyage entrepris par un groupe de 55 personnes de la vallée du Saint-Laurent, c'est bien que le développement de l'industrie amènera un flot important de circulation de poids lourds dans les petites communautés.

Par souci de transparence, Le Nouvelliste a interviewé des citoyens qui n'avaient pas de lien avec l'organisation du voyage, rencontrés au hasard dans la rue, afin de parler de ce constat qui a marqué chaque membre de la délégation.

«Quand ça a commencé, nos routes ont été complètement détruites, littéralement. Heureusement, les gazières réparent les routes», souligne Steve Saylor, qui soutient que la présence des gazières dans sa région natale a divisé l'opinion publique. «Certains sont heureux de leur présence, car il n'y avait aucune activité industrielle avant. Mais d'autres sont malheureux du bruit et de la saleté partout. Moi je n'ai rien contre l'industrie. Ils ont loué une de mes terres et ça se passe bien. Mais ça a changé le visage de notre ville, ça c'est certain», ajoute-t-il.

Dans le petit village de Wyalusing, à moins de 25 kilomètres de Towanda, John Bradley a bien du mal à comprendre que le trajet qu'il mettait autrefois 15 à 20 minutes à parcourir lui prend aujourd'hui jusqu'à 1 h 10 dans le pire des scénarios. «Vous avez de la chance aujourd'hui, c'est samedi! Vous avez l'impression que c'est gros, mais c'est tranquille par rapport à la semaine», lance-t-il.

Vincent Perron, porte-parole de Talisman Energy, le reconnaît: le développement de l'industrie amènera forcément du camionnage. «C'est le principal impact. Par contre, on ne peut comparer le Québec à la Pennsylvanie. La topographie du Québec et la présence de nombreuses rivières nous permettent d'avoir recours à des pipelines pour amener l'eau. C'est ce que nous avons fait au puits de Saint-Édouard, et ça nous a permis de sauver 500 voyages de camions», explique-t-il.

Troublant

La présence très importante de circulation de poids lourds a d'ailleurs été le constat qui a troublé l'unanimité des participants, peu importe leur opinion sur l'industrie.

Le maire de Saint-Luc-de-Vincennes, Jean-Claude Milot, n'a pas mâché ses mots. Connu pour être opposé au développement de l'industrie, il rentre au pays plus convaincu que jamais de ses positions. «C'est pire que ce que je pensais. La dévastation touristique, ce sera épouvantable. C'est laid. Moi je n'accepterai jamais ça dans ma municipalité, et je ne veux pas que les municipalités autour embarquent là-dedans, car forer à l'horizontal sous la terre, ça peut se rendre chez nous. J'aimerais que la MRC organise un voyage pour venir constater, parce que je suis convaincu qu'il n'y a aucun maire qui accepterait ça dans son village», mentionne-t-il.

Pour sa part, le maire de Saint-Pierre-les-Becquets, Jean-Guy Paré, aurait aimé rencontrer les élus de cette ville afin de voir comment la Municipalité gère cette nouvelle réalité du trafic lourd. «C'est tout un chantier, vraiment intensif dans un milieu habité. Il y a des choses qui ne relèvent pas de nous, mais qui devraient, car nous aurons à gérer les effets des décisions de d'autres paliers gouvernementaux», ajoute-t-il.

Rencontré devant une station de recyclage des eaux usées, située à quelques mètres de sa ferme, Dave Bohlander a lancé un message clair aux participants. «Si le développement doit se faire chez vous, arrangez-vous pour que le gouvernement adopte de bonnes lois, un zonage approprié et obtienne de sérieuses et solides garanties, pas juste des promesses».

Une revendication déjà faite par le conseil municipal de Bécancour, assure le conseiller municipal Guy Richard. «Ce qui me frappe le plus ici, c'est la déstructuration du milieu agricole. On a vu tellement de terres agricoles abandonnées parce qu'il y a eu de l'exploitation dessus. Ce n'est pas des ouï-dire», soutient-il.

Son collègue Karl Grondin abonde dans le même sens. «Nous n'avons jamais été contre le développement de l'industrie, mais je suis content de voir les faits. Ça confirme que ça fait vraiment une séparation entre les gens qui en profitent et les gens qui le subissent. Il y a des gagnants au niveau économique et des perdants au niveau social», explique M. Grondin.

Pour sa part, le maire de Fortierville Normand Gagnon entend faire preuve d'une plus grande vigilance advenant le cas où le gouvernement donnerait le feu vert au développement.

Bilan

Les organisateurs du voyage, Pierre Bluteau et Serge Fortier, tous deux impliqués dans différents comités de vigilance, disent revenir au Québec plus inquiets que jamais. «On a pu constater des choses que l'on soupçonnait, comme la dévaluation des propriétés et une augmentation du coût de la vie», signale M. Fortier,

Selon lui, certains témoignages ont prouvé que le développement gazier crée une division du tissu social, et parfois des déchirements dans la communauté, et au sein même de certaines familles. «On a pu voir que l'industrie profite surtout aux travailleurs qui ne sont pas du coin. Partout, on voyait des plaques d'immatriculation du Texas, de l'Arkansas. Outre pour les entreprises de camionnage, il n'y a pas vraiment d'emplois locaux qui sont créés», ajoute-t-il.

Ce qui l'inquiète d'autant plus, c'est de constater que la plupart des compagnies développeraient afin d'exporter le gaz à l'étranger. «Et les citoyens demeurent avec les dégâts», ajoute-t-il.

Serge Fortier se réjouit toutefois de savoir que des élus ont pris part au voyage, et entend d'ailleurs offrir de nouveau l'organisation de cette tournée à tout autre élu de la région qui souhaiterait venir constater par lui-même l'état de la situation.

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