Duplessis: toujours entre ombre et lumière

Maurice Duplessis était un bourreau de travail, même... (Archives Le Nouvelliste)

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Maurice Duplessis était un bourreau de travail, même en ce jour de Pâques du 3 avril 1956.

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Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) On a pu se délecter cette semaine dans les pages du Nouvelliste à la lecture d'une série rafraîchissante sur la carrière du plus grand homme politique qu'ait produit Trois-Rivières, Maurice Le Noblet Duplessis, rédigée par mon collègue Martin Lafrenière.

Il s'agissait de rappeler qu'il y a 80 ans, le «cheuf», comme l'appelaient familièrement les petites gens qui le vénéraient, accédait au pouvoir à Québec avec une formation politique nouvelle, l'Union nationale, issue de la fusion de l'Action libérale nationale de Paul Gouin et du Parti conservateur québécois, dirigé par Maurice Duplessis, qui en deviendra le maître absolu.

L'Union nationale perdra ses élections trois ans plus tard, mais se réinstallera au gouvernement à l'élection suivante, en 1944, pour ne plus jamais, avec Duplessis à sa tête, en être délogée. Ce fut alors quinze années d'un pouvoir absolu et la plupart des historiens conviennent que s'il n'était pas mort en 1959, Duplessis aurait bloqué le chemin en 1960 à «l'équipe du tonnerre» de Jean Lesage et à sa révolution tranquille.

On s'étonne malgré tout que 80 ans après cette première élection de l'Union nationale qui marquera profondément l'histoire du Québec et près de 50 ans après la mort de son fondateur, ce soit toujours du bout des lèvres qu'on aborde cette époque politique majeure et qu'on n'ait pas restitué Maurice Duplessis dans sa grandeur politique réelle.

C'est toujours un sujet qu'on n'aborde que sur le bout des lèvres, presque tabou, comme s'il fallait maintenir en place la grande chape de plomb qu'on a fait peser durant les années 60 sur ce qui a été présenté comme «la Grande Noirceur».

Quand on revient sur la période de Duplessis, c'est toujours sur la pointe des pieds comme si on prenait soin de ne pas vouloir réveiller une certaine mémoire collective qui analyse l'époque bien autrement.

Pour marquer les 40 ans de sa mort, la Corporation de développement culturel de Trois-Rivières avait, en 1999, on pourrait dire «osé» proposer de ramener l'homme dans l'actualité avec l'événement «Duplessis: ombre ou lumière».

On avait effectivement sorti Duplessis de l'ombre dans laquelle il avait été rapidement plongé après son décès, même dans sa ville, mais on ne peut pas dire qu'on l'ait fait pénétrer dans la lumière.

Contre toute attente, le rappel de l'homme avait connu un énorme succès au point de devenir l'événement médiatique de l'été.

On ne s'était pas permis de parler de réconciliation, mais au moins de mener un exercice sérieux, apolitique, dégagé de passion, ce que quatre décennies permettaient d'espérer, d'exercice de révision. Malgré l'ampleur acquise par l'événement, un réexamen plus dégagé de l'époque, Maurice Duplessis est aussitôt après disparu des écrans radars médiatiques et des discussions populaires. On arrivera peut-être un jour à ce recul productif qui autorise à considérer cette période dans une perspective plus juste.

Dans le contexte de l'événement Duplessis, le journal m'avait aussi demandé de réaliser quelques entrevues avec d'anciens de l'Union nationale. J'en souhaitais davantage. Je m'étais alors plongé dans la lecture des deux briques écrites sur Duplessis par Robert Rumilly, historien quasi officiel de l'Union nationale, mais quand même fortement documenté et dans celle de l'industriel et financier aujourd'hui déchu, Conrad Black, devenu admiratif de l'homme au fil de ses recherches. Mais aussi de quelques autres ouvrages moins alignés et de plusieurs coupures de journaux de l'époque. Il faut dire que Le Nouvelliste jouissait d'une certaine proximité avec son célèbre député de Trois-Rivières qui lui avait procuré un accès facile à l'homme.

Ayant grandi dans une famille libérale, mes parents ne cachant pas malgré les risques de l'époque leur couleur politique, jusqu'à être de petits organisateurs libéraux de leur quartier, défiant un voisinage moqueur et parfois menaçant, très majoritairement «bleu», je n'avais jamais entendu dans la maison de bons mots à l'égard de Maurice Duplessis.

«Duplessis a vendu notre fer un cent la tonne aux Américains qui nous le revendent 1 $ la tonne.» C'était pour eux et une partie de la population, un véritable scandale... parmi beaucoup d'autres à leurs yeux.

En revisitant l'histoire, je découvris que cette affirmation, comme beaucoup d'autres, méritait de grandes nuances et que la décision se défendait plutôt bien, replacée dans le contexte de l'époque.

C'est vrai que l'Iron Ore n'a pas eu à payer très cher ses redevances pour le métal qu'elle retirait du sol québécois et que celui-ci nous coûtait beaucoup plus cher au retour, mais transformé en biens comme des automobiles. En exigeant toutefois à la compagnie de développer à ses frais toutes les infrastructures nécessaires à son exploitation, ce qui comprenait la construction d'une voie ferrée reliant Québec à la Côte-Nord.

L'investissement de l'Iron Ore allait permettre d'étendre, sans frais pour le Québec, l'occupation du territoire à une région jusque-là plutôt aussi inhabitée qu'inaccessible.

Ce qui peut faire sourire, c'est qu'au début des années 60, le ministre québécois des Ressources naturelles d'alors, un certain René Lévesque, a reconduit l'entente... aux mêmes conditions, qui n'exigeait plus les massifs investissements imposés à l'origine.

Peut-on encore prétendre que l'époque Duplessis en est une de «Grande Noirceur»?

Au sens figuré, si on y tient. Car dans les faits, c'est plutôt le contraire, car on a permis, avec l'électrification rurale, à une grande partie du Québec qui s'éclairait encore avec des lampes à l'huile de sortir de leur noirceur. Avec l'électricité, ce Québec «profond», Duplessis l'a projeté dans la modernité.

Il est arrivé qu'après sa mort et l'accession victorieuse et depuis si longtemps attendue des libéraux progressistes de Jean Lesage, il ne s'est pas trouvé beaucoup de monde dans une Union nationale égarée et devenue boiteuse, mise au banc par une grande partie de la population, pour relever cette affirmation. Elle est restée inscrite ainsi dans les esprits.

On s'entend que Maurice Duplessis, retors et autoritaire, n'était pas non plus un saint homme et qu'il pouvait être intraitable pour ses adversaires. «Hors de l'Union nationale, point de salut», clamait-on sous son règne. C'était assez clair et menaçant.

N'empêche qu'un journal comme The Gazette, alors que l'on sait que les anglos du Québec ont toujours boudé ce parti un peu trop régionaliste pour eux et surtout, d'un autonomisme affirmé, qui frisait la notion d'indépendance du Québec, avait conclu en 1999 que sous Duplessis, le Québec avait vécu une période de croissance et de prospérité sans précédent, même durant la Révolution tranquille.

On retiendra ce que l'on veut du règne exceptionnel de Maurice Le Noblet Duplessis, mais il faudra bien un jour, au moins comme Trifluviens, se réapproprier cet homme.

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