Un instant dans l'univers de Malchelosse

Philippe Malchelosse...

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Philippe Malchelosse

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Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Si on ne perçoit pas un certain aspect artistique, il est possible que ce jeune homme assis par terre à la tête rasée comme les Iroquois de nos vieux livres d'histoire, crêtée multicolore en plus, fasse un peu peur.

C'est tout juste si on accepte d'apercevoir le gobelet de styromousse qu'il nous tend dans le faible espoir qu'on y dépose des petites pièces de monnaie. Sans compter que sa copine, aussi étrange que lui, avec des cheveux aux couleurs si criardes que même un arc-en-ciel en aurait une petite gêne, avec de la quincaillerie bizarre incrustée dans sa peau et quelques tattoos méchants, ne présente rien pour rassurer davantage.

Ajoutez le chien, des fois petit, souvent gros, mais toujours aussi maigre que ses deux maîtres et le décor est placé pour que les têtes des passants se détournent, au mieux dans l'indifférence, au pire, dans le mépris.

Ces non pas marginaux mais marginalisés, Philippe Malchelosse les fréquente tous les jours depuis une quinzaine d'années, parce qu'il les aime, parce qu'il ne les juge pas, parce qu'il les aide.

Vendredi matin, à l'issue de la conférence qu'il prononçait au Satyre, la nouvelle salle de spectacles du centre-ville, dans le contexte des rencontres du chapitre Creative Mornings de Trois-Rivières, l'homme a été applaudi à tout rompre. Un standing ovation aussi spontané que sincère qui n'en finissait plus.

Il est le directeur général de Point de vue, un organisme qui s'occupe des exclus, des décrocheurs, des expatriés, des rejetés, des personnes avec des problèmes de santé mentale, des drogués, des fuckés diront certains, les préjugés à leur endroit sont nombreux. Peu importe.

D'abord, si on peignait en préambule l'image de jeunes punks, la vérité est que les gens auprès desquels s'implique l'équipe de Point de vue ont entre 20 et 80 ans. «On n'est pas à la rue par choix, mais par manque de choix», prévient Malchelosse.

Cela peut arriver par petites brisures qui s'accumulent, mais aussi par grande cassure contre laquelle personne n'est totalement à l'abri. Oui, il y a dans son monde, notre monde, des gens qui avaient aussi fait de bonnes études ou qui détenaient des réussites passées.

À Point de rue, on fait du dépannage alimentaire et vestimentaire et on dirige au besoin les personnes vers des ressources qui leur sont aussi utiles que nécessaires. Ça peut être au Havre, pour le gîte.

On fait toutefois beaucoup plus que ça. Ces gens brisés, démolis, il faut les soutenir rapidement, mais les suivre par la suite, pour les aider à revenir en société. On n'y arrive pas toujours, mais on les améliore presque toujours. Philippe Malchelosse évalue à 90 % ceux qui ont pu regagner une estime de soi, une certaine fierté, qui sont beaucoup mieux, à différents niveaux, qu'à leur arrivée.

Ses mots ont de la couleur, mais ils expriment bien le sens de la mission qu'on s'est donnée. Dans cette «prison sans barreaux» qu'est la rue, les travailleurs de rue sont comme des «doormen sociaux qui ouvrent les portes de la communauté», dira-t-il. «On est des urgentologues de l'âme», ajoutera-t-il.

Si, à Point de rue, on cherche à offrir à ces accidentés de la société «l'espoir qu'ils ne voient pas toujours», si on leur montre des «portes de sortie», il rappelle que tous, chacun de nous, sommes aussi des doormen, par la compréhension qu'il nous appartient d'acquérir, par, surtout, l'abandon des préjugés qu'on entretient à l'endroit des marginalisés.

À Point de vue, on a multiplié les modes d'intervention. On réalise des projets d'aide à l'étranger dans lesquels les jeunes marginaux deviennent parfois des professeurs. Au contact de plus démunis que soi, on se redécouvre parfois des richesses intérieures qu'on avait profondément dissimulées. On les implique dans des projets d'artistes, comme ces superbes vitraux du projet MargiArt, réalisés avec Jean Beaulieu. On en fait des journalistes, des graphistes, des distributeurs avec leur journal alternatif, La Galère, qu'ils nous vendent dans la rue pour couvrir les frais d'édition et se faire un peu de revenus.

Pourtant, cette grande cassure que Philippe Malchelosse se démène à réparer, il a failli lui-même en être victime.

Avec la litanie des coupes gouvernementales qui affligent cruellement les organismes communautaires, on peut devenir comme immunisé aux cris désespérés qui fusent de tous côtés.

Quand les derniers 150 000 $ de soutien financier spécifique qui venaient du fédéral pour La Galère ont été retirés, le choc a été brutal à Point de rue.

Malchelosse avait déjà été terrassé quand le reste de l'aide fédérale était tombée à zéro, en 2012-13, et que Québec avait refusé de compenser. «J'ai ressenti l'impression que ma force avait été anesthésiée. J'étais sans moyen pour subir le fait qu'on n'était plus à la saveur du jour gouvernementale. Je ne pouvais même pas me plaindre de crainte qu'on coupe davantage notre organisme. Je me suis senti rempli de haine... La cassure», avouera-t-il.

C'est là qu'il faut de l'ingéniosité, de la créativité. Il a relancé les artistes qu'il connaissait pour recueillir des fonds de remplacement et fait mille autres choses pour éviter l'effondrement.

La dernière idée, on la verra apparaître cet automne avec la création d'une coopérative de solidarité qui s'appellera Les Affranchis. Les marginalisés fabriqueront des objets d'artisanat qui seront vendus à des corporations. Une start-up communautaire.

Il est difficile de savoir si tous ceux qui ont écouté Philippe Malchelosse jetteront un peu plus et plus souvent des pièces de monnaie dans la calotte ou le gobelet de ceux qui nous en demandent, mais il sera assurément moralement impossible de refuser d'acheter une Galère.

À chacune de ces générosités, c'est peut-être un graffiti de moins sur les murs, un larcin qui n'est pas commis, un nouveau petit pas pour une personne qui retourne à sa vie. Qui sait?

Coup de coeur

Au quai de Sainte-Angèle. Il n'y aura plus que de petites perchaudes à attraper, mais une tour qu'on va grimper aussi haut que l'amphithéâtre, des lettres géantes faites d'épinettes coupées en région et un piano public inauguré par le pianiste de Céline Dion. Ça deviendra la petite belle d'en face.

Coup de griffe

Il n'y aura jamais de justification à une haine aussi noire que celle qui a causé l'horrible tuerie d'Orlando, un carnage insensé.

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