Il fallait le niqab pour l'émotion

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Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste

On peut espérer qu'à trois semaines du scrutin, à un moment où les aiguilles bougent un peu dans les intentions de vote des Canadiens, mais surtout des Québécois, que le premier débat des chefs en français de jeudi soir de Radio-Canada/La Presse ranime l'intérêt chez un nombre trop grand d'électeurs jusqu'ici indifférents à la campagne fédérale.

On retiendra peut-être les fréquents moments de cacophonie qui l'ont marqué, mais c'était probablement inévitable compte tenu de la formule dynamique qui avait été retenue pour favoriser les échanges.

À cet égard, les spectateurs ont effectivement eu droit à beaucoup d'affrontements vifs et incisifs entre les chefs, particulièrement entre Stephen Harper, qui s'est appliqué comme toujours à dégager une force tranquille et un Thomas Mulcair bagarreur, aux limites de l'«angry Tom», ce qu'il lui fallait éviter d'être.

La disposition des chefs favorisait d'ailleurs les répliques spontanées entre les deux hommes, puisqu'ils étaient voisins sur le plateau, Mulcair ayant hérité de la position la plus centrale, ce qui était loin, sur le plan visuel, d'être une mauvaise chose pour lui. Le chef libéral Justin Trudeau comme celui du Bloc québécois, Gilles Duceppe, avaient hérité des positions les plus éloignées. Cela pouvait laisser l'impression qu'ils n'étaient pas au coeur de la rencontre, de les marginaliser dans le débat.

C'est principalement Stephen Harper qui a essuyé les plus nombreux reproches, ce qui était dans l'ordre des choses puisqu'il doit répondre des actions de son gouvernement. Mais dans un débat francophone, qui allait être suivi avant tout par des Québécois, la cible restait forcément le chef néo-démocrate, compte tenu de l'avance que son parti détient au Québec, mais qui se serait fragilisée depuis quelques jours, en raison semble-t-il de la position qu'il défend sur le port du niqab lors des cérémonies d'assermentation de citoyenneté canadienne.

Or, la question du niqab a justement été soulevée tôt dans le débat, à un moment où l'on présume qu'une majorité de spectateurs est encore rivée à son écran de télévision. Le ton a immédiatement monté, car c'était le moment attendu pour marquer des points ou éviter d'en perdre. C'est la position défendue par le NPD qui expliquerait la récente baisse du parti, surtout au Québec, dans les intentions de vote, qui lui a aussi causé une glissade du premier au troisième rang au niveau national.

Parce qu'il domine dans l'opinion publique québécoise, l'homme qui avait le plus à perdre hier soir, c'était donc Thomas Mulcair. Il faudra voir s'il est parvenu à stopper l'hémorragie ou à mieux faire accepter la position qu'il défend, mais il faut admettre que le chef du NPD a pu bien s'en tirer. Il faut dire que si le Bloc et le PC font une étrange alliance dans ce dossier contre le niqab, le Parti libéral et le Parti Vert sont du même côté que le NPD. Dans ce débat à cinq chefs, c'était du donc du trois contre deux sur la question épineuse du niqab.

Dans ce débat québécois, le chef conservateur n'avait pas à forcer le jeu. Il s'est appliqué comme toujours à tenter de rester au-dessus de la mêlée, à jouer l'homme d'état, se faisant pédagogue et rassurant, évitant de monter le ton et répétant chaque fois qu'il le pouvait que son gouvernement veut maintenir des budgets équilibrés et s'assurer de la sécurité des Canadiens. Il est vrai que dans le cas de Stephen Harper, il avait moins comme objectif de marquer des points que de ne pas en perdre au Québec.

De son côté, malgré de grands efforts pour s'affirmer, on ne peut pas dire que Justin Trudeau soit parvenu à vraiment s'imposer et à se forger une stature de chef politique supérieur qui n'a rien à voir avec le côté juvénile que les conservateurs lui ont habilement collé à la peau. Il a d'évidence la nostalgie du Canada des libéraux et s'est surtout préoccupé de passer toutes les lignes fortes du programme de son parti. Il manquait trop souvent d'émotion.

Pour le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, ce premier débat, c'était l'occasion de dégager le sentiment chez les Québécois qu'il leur a manqué et qu'il est réconfortant de le retrouver dans la bataille. Il connaît bien ses dossiers, ses références sont précises et ses propositions souvent très judicieuses. Malgré cela, il est difficile de croire que sa performance d'hier soir soit suffisante pour convaincre les électeurs de la pertinence de remettre en selle son parti à Ottawa.

Celle qui a probablement gagné en sympathie, à défaut d'en espérer pour autant une percée dans le vote québécois, c'est Elizabeth May, du Parti Vert, qui a été moins monotone et moins casseuse de rythme dans le débat, ce que tout le monde craignait, parce qu'elle a beaucoup amélioré son français. L'un qui doit se féliciter de sa présence au débat, c'est Mulcair parce qu'elle était presque toujours en accord avec lui et qu'elle a distribué de bons jabs à Harper.

Il est toujours délicat de désigner un gagnant, car même si un chef se distingue ou se fait malmener, cela peut ne rien changer dans les opinions déjà forgées de bon nombre d'électeurs.

Mais dans une élection où rien n'est encore joué sur le plan national et où une certaine volatilité persiste comme on le constate, dans les intentions de vote, le débat d'hier pourrait bien se révéler un moment-clé de la présente campagne.

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