On gère chichement des fins de vie

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Quel sort notre société réserve-t-elle aux personnes âgées qui sont hébergées dans les résidences de longue durée?

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Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste

Au-delà de certaines pratiques qui peuvent être reconsidérées et de toutes les normes ou barèmes que l'on peut établir, la vraie question qui se pose à propos des résidences de longue durée comme à Cooke, c'est quel sort notre société veut réserver aux personnes âgées qui y sont hébergées.

En conclusion et dans leurs commentaires généraux, les deux enquêtrices désignées par le ministre Gaétan Barrette pour faire la lumière sur les incidents survenus à la résidence Cooke le 14 juillet la posent justement.

Passé l'émoi suscité par l'étalage médiatique d'une vidéo montrant deux personnes gisant sur le plancher de leur chambre sans qu'on puisse intervenir auprès d'eux promptement, il faut reconnaître l'importance d'une telle réflexion collective.

On peut bien apporter toutes sortes de correctifs techniques et pratiques, moduler les horaires des employés, contraindre ceux-ci à manger sur leur lieu de travail, il restera toujours qu'il faudrait plus de personnel.

Le ministre Barrette peut se réjouir que selon lui les deux rapports, celui du CIUSSS MCQ déposé en début de semaine et celui qu'il a lui-même commandé, indiquent que les ratios intervenants-patients étaient appropriés. Une simple réorganisation du travail ajoutée à quelques correctifs devraient suffire à faire des CHSLD du Québec le milieu de vie sécurisant et feutré qu'on nous promet pour ces gens qui sont en fin de vie.

La nécessité pour y arriver d'ajouter plus de personnel, elle était déjà inscrite en filigrane partout dans le rapport du CIUSSS, même si on ne voulait surtout pas ouvrir une telle avenue, contre-indiquée dans le contexte descompressions généralisées qu'impose le ministre à son réseau de la santé et des services sociaux. Elle devient criantedans le rapport des enquêtrices Johanne Gauthier et Reine Martin.

«Que ce soit des infirmières, des infirmières auxiliaires ou des préposés aux bénéficiaires, tous tiennent le même discours sur la charge de travail énorme et sur le fait qu'ils ne peuvent dévier de leur plan de travail pour réussir à remplir toutes leurs tâches. La clientèle est de plus en plus lourde et demande une surveillance constante», peut-on lire dans le rapport. Les cadences de travail sont devenues insoutenables.

Les CHSLD ne sont plus ce qu'ils étaient. Leur clientèle a changé. À part quelques exceptions qui y sont depuis longtemps, les résidents d'aujourd'hui n'y sont plus hébergés qu'en moyenne de huit à dix mois. Ce sont maintenant des CHS de courte durée. Ce sont des résidents en fin de vie et, pour la majorité, en très mauvais état. Leur profil a changé.

Plus de la moitié de la clientèle de Cooke éprouve des problèmes cognitifs, 15 % ont des comportements perturbateurs, parfois avec des diagnostics de santé mentale et de violence, et 30 % présentent une perte d'autonomie, mais sans problèmes cognitifs.

C'est globalement une clientèle lourdement handicapée, physiquement et mentalement. Il y en a qui erre dans les corridors, d'autres qui sont agressifs, et c'est le concert presque continue des clochettes d'appel et des alarmes des systèmes d'aide déclenchées à tout propos. Comme on ne contentionne plus, physiquement ou médicalement, contre le gré des occupants ou de leurs proches, ça tombe en bas du lit sur grande échelle. Depuis le début de l'année, on y recense déjà231 chutes déclarées. On s'entend que ce n'est pas tout le monde qui tombe. On en serait à 16 % de la clientèle hébergée. Mais il y en a plusieurs qui fréquentent le plancher vraiment plus souvent que d'autres. C'est le cas de la dame étendue au sol sur la vidéo, qui en est rendue à 52 chutes, soit 18 % de toutes les chutes du centre.

Voilà l'environnement trouble dans lequel le personnel doit évoluer et auquel on demande d'être toujours gentil et souriant, compréhensif et respectueux, empressé et efficace, tout cela au pas de course. Qu'on s'attende en plus que ces employés débordés et stressés par la lourdeur de la tâche mangent leur lunch sur place, au cas où, ça n'a presque plus de sens.

Le ministre devrait lire ce que ses enquêtrices lui suggèrent au haut de la page 7 du rapport: augmenter la surveillance et l'assistance offerte aux usagers à risque de chutes par la présence d'intervenants de proximité ainsi que par l'amélioration des délais de réponses aux cloches d'appel. Est-on prêt, comme société, à assumer des coûts additionnels pour rendre dignes et confortables les derniers moments de vie, même si elle est souvent confuse, de nos aînés qui n'ont d'autre choix que de se retrouver en CHSLD?

En attendant, on peut comprendre qu'un homme qui connaissait bien cet univers qui l'attendait ait préféré prendre le chemin de la rivière plutôt que celui de Cooke.

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