Visites heureuses ou moins heureuses de Monsieur

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Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste

(Chronique) «Peut-être que votre temps sera passé, mais vous, vous ne serez jamais dépassé.»

Envahi par l'émotion qu'avait fait monter en lui cette réplique d'un étudiant de l'Université du Québec à Trois-Rivières, accompagnée d'une salve d'applaudissements, Jacques Parizeau n'avait pu ce midi-là s'empêcher d'en avoir les yeux embrumés.

Le flegme très britannique qui façonnait sa personnalité d'homme en apparence froid et cérébral avec laquelle il en imposait et qui lui procurait comme une carapace contre les trop grandes familiarités à son endroit s'était brisé, l'espace d'un instant.

Il faut dire qu'en cet automne 1998, l'homme revenait de loin. Après son commentaire controversé le soir du référendum perdu de 1995 et sa démission immédiate comme premier ministre du Québec, sa popularité auprès des Québécois était à son plus bas. Des sondages récents lui avaient même laissé savoir qu'une grande majorité d'entre eux, et c'était particulièrement vrai à l'intérieur même des rangs péquistes, ne souhaitait plus d'interventions publiques de sa part.

C'était donc sur la pointe des pieds qu'il s'était présenté à l'université de Trois-Rivières pour y rencontrer des étudiants. Mais à la surprise générale, l'auditorium était plein à craquer, à ce point qu'il y en avait d'assis partout dans les allées et que d'autres étaient contraints de se presser serrés aux portes d'entrée. Avec ce midi-là trois ovations que l'on pouvait qualifier de délirantes, cette conférence avait été un révélateur de la popularité insoupçonnée dont il jouissait toujours dans les milieux collégiaux et universitaires du Québec. Son accueil de Trois-Rivières lui avait valu une avalanche d'invitations dans les milieux étudiants.

C'est évidemment la force de ses convictions et la fidélité totale dans ses idées qui suscitaient tant de respect et d'admiration chez les jeunes à son endroit.

Il n'en resta cependant pas grand-chose quand, plus de quatre ans plus tard, Jacques Parizeau alla à la rencontre des étudiants du Collège Shawinigan. Pour contrer le manque d'enthousiasme des étudiants de l'endroit, on avait prévu le faire parler à la cafétéria, pendant l'heure du lunch.

La très grande majorité des étudiants présents préférèrent avaler avant qu'elle ne tiédisse leur lasagne du jour, en ne lui prêtant que peu d'attention. Il y en avait quand même une trentaine d'entre eux qui l'écoutaient vraiment. C'est là qu'un étudiant l'invita à revenir sur son propos incendiaire du 30 octobre 1995 sur le référendum perdu en raison de l'argent et des votes ethniques.

Après une petite hésitation et avec un sourire entendu, il reconnut qu'il avait tenu ces propos, en les nuançant cependant et en ajoutant que d'autres facteurs avaient aussi contribué à la défaite référendaire. Des détails qui ne pouvaient entrer dans la brève nouvelle, ce qu'on appelle un «breaking news», diffusée en début de soirée sur le site de Cyberpresse. Le flash se résumait à «L'argent et les votes ethniques: Parizeau persiste et signe».

Or, c'était soir de débat des chefs à la télévision et Jean Charest se servit de cette ligne de presse pour déstabiliser son adversaire péquiste Bernard Landry, qui n'avait pas pris connaissance de la nouvelle et encore moins des détails de la déclaration de Parizeau et qui ne savait plus quoi répondre. On rendit injustement Parizeau responsable de la défaite électorale péquiste qui allait suivre.

Dans les faits, l'intervention shawiniganaise de Jacques Parizeau avait été explicative et très sobre et surtout pas intempestive. Et la campagne péquiste battait déjà de l'aile.

Il y a un autre moment dans la région que l'ex-premier ministre pouvait difficilement oublier. Jeune ministre des Finances dans le premier gouvernement péquiste, Jacques Parizeau tomba en 1977 face à face avec des huissiers à l'ancienne usine St. Maurice Paper, dans le secteur Cap-de-la-Madeleine. Il devait ce matin-là procéder à l'annonce officielle de la relance de l'usine. Mais il n'y avait personne pour l'y accueillir, à l'exception de gardiens et d'huissiers. Dans les heures précédentes, l'entreprise avait été mise en faillite par la Banque Mercantile, qui avait vidé les comptes en s'accaparant de la subvention gouvernementale qu'on venait tout juste d'y déposer. Tout un affront.

Il connut un bien meilleur accueil en 1994, quand, devenu premier ministre, il visita l'ancienne C.I.P., rescapée in extremis et relancée sous le nom de Tripap par le Fonds de solidarité. C'est bras dessus, bras dessous avec son épouse Lisette qu'il visita l'usine accompagné de hauts dirigeants du Fonds de solidarité. Jacques Parizeau avait permis la création du Fonds de solidarité, qui deviendra un levier économique majeur au Québec et son gouvernement avait apporté son aide, sous différentes formes, pour permettre la réouverture de l'usine, redonnant 400 emplois industriels.

C'est cette même année qu'il fut aussi accueilli avec beaucoup de chaleur à Batiscan par les parents de l'endroit qui avait pu préserver, après une bataille épique, leur petite école Sainte-Marie. En campagne électorale, Jacques Parizeau en avait fait la promesse s'il formait le gouvernement. La promesse avait été tenue.

En une quarantaine d'années de vie politique, impossible d'évaluer le nombre de fois où Jacques Parizeau s'est arrêté dans la région et c'est par dizaines qu'il faut compter les entrevues qu'il a accordées au Nouvelliste.

L'homme a toujours été courtois, mais s'est toujours réservé une certaine distance, même si avec le temps, le rapport familier pouvait aller de soi. Il restait «Monsieur», mais sans ostentation.

Une seule fois, au début des années 1990, dans une entrevue qu'il m'accordait au restaurant Bolvert, on peut dire qu'il était apparu plutôt à l'aise et plus relaxe qu'à l'accoutumée, presque décontracté. Il est vrai que c'était une rencontre presque informelle, d'une trentaine de minutes, le temps de faire disparaître quatre Blanche de Chambly.

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