CHRONIQUE

Séparons la religion de... l'estomac

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Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste

Et si c'était dans l'humour québécois que résidait sa plus grande force d'intégration des masses immigrantes qui viennent s'établir au Québec?

Plus largement, dans sa culture qui en est une d'ouverture.

C'est ce que croit Cherkaoui Ferdous, conseiller à la division Développement du Mouvement Desjardins. Marocain d'origine, l'homme est arrivé au Québec il y a une vingtaine d'années et habite Trois-Rivières depuis maintenant dix ans.

Dans son cas, lui qui a déjà oeuvré pour l'Union des municipalités et Solidarité rurale, ce qui lui a permis de connaître le Québec rural, le Québec des régions, mais aussi le Québec urbain et de la métropole, on peut dire que sa parfaite intégration à la société québécoise est acquise. «La religion, dira-t-il, c'est personnel». Avant d'ajouter: «On parle souvent de séparation entre la religion et l'État. Pour ma part, je dis que j'ai fait la séparation entre la religion et l'estomac». Une façon de faire savoir qu'on ne traîne pas ses contraintes religieuses, lorsqu'on en a, dans son milieu professionnel. Il faut faire la part des choses.

C'est pour connaître ses réflexions que le club Richelieu de Trois-Rivières l'avait invité mardi midi à sa tribune à l'occasion de son déjeuner annuel consacré à ses anciens présidents. Le Richelieu de Trois-Rivières a été fondé en 1946.

Cherkaoui Ferdous a prononcé plusieurs conférences et rédigé de nombreux articles dans les journaux sur le monde arabe, son effervescence, son intégration ou non aux valeurs occidentales, sur l'intolérance et, bien sûr, sur le projet d'une charte québécoise de la laïcité. Dans une lettre à Bernard Drainville, il l'avait d'ailleurs mis en garde contre le «dérapage d'une laïcité instrumentalisée qui offre une controverse perpétuelle nourrissant les extrêmes et les ghettos». Selon lui, c'est un «cercle vicieux où le durcissement des textes alimente le sentiment de rejet sur lequel capitalise et recrute l'intégrisme.»

Pour ce qu'il observe de la société québécoise, le Québec d'aujourd'hui est une «terre d'ouverture et d'égalité, moins hiérarchisée, moins sclérosée que dans des pays européens comme la France, qui ont un passé colonial. Ce qui peut se traduire par un complexe de supériorité qui n'a pas cours au Québec. En raison de cela, ce serait une erreur de vouloir s'inspirer des mesures européennes pour tout ce qui touche à l'immigration et aux politiques d'intégration, qui composent toujours un coquetel explosif.

«Il existe ici une intelligence populaire», forgée par l'expérience du vécu, qui constitue un moyen extrêmement efficace pour apporter des solutions aux problèmes que peut soulever l'immigration. S'il admet que les nouveaux arrivants doivent prendre le temps de connaître le Québec, il s'inquiète de la récupération politique d'un tel dossier, comme on l'a fait en Europe, sans jamais rien régler. «En évitant les excès de réglementation, on réduit les récupérations extrémistes».

Il admet que les nouveaux arrivants ont souvent tendance à transporter ici les problèmes qu'ils vivaient et à chercher à poursuivre les batailles non terminées. Mais ils ont aussi tendance à idéaliser leur terre d'accueil, ce qui peut être une cause de désillusion. Mais pour peu qu'on prend un peu de temps à assimiler sa nouvelle société, le Québec se révèle selon lui comme un modèle de terre d'accueil, qui n'a rien à voir avec les pays européens, dont on serait parfois tenté de s'inspirer pour régenter nos relations avec les immigrants.

Il faut aussi comprendre que dans plusieurs pays d'Europe, l'immigration passée n'avait pour objectif que de fournir en main-d'oeuvre bon marché un appareil industriel qui n'a plus autant de besoins, Ce qui n'est pas le cas du Québec qui ouvre ses portes à une clientèle étrangère qualifiée et même souvent hautement compétente sur le plan professionnel.

Cherkaoui Ferdous est convaincu que la culture québécoise porte en elle tout ce qu'il lui faut pour faire échec «à bien des affaires. Les lois ne règlent pas tout». Et s'il faut légiférer, on devrait s'en remettre selon lui à la Commission Bouchard-Taylor, qui avait la qualité d'être apolitique, et dont les recommandations répondaient à au moins 80 % des inquiétudes soulevées.

«Réglons cela, car nous avons la capacité de le faire et passons à d'autres problèmes, plus complexes et plus inquiétants.»

Quand il est arrivé au Québec il y a vingt ans, c'était avec l'ensemble de l'Amérique, l'épicentre de l'innovation et de la créativité, mais surtout de l'économie mondiale. «Ce n'est plus le cas. On s'est marginalisé. C'est à notre capacité de maintenir notre niveau de vie, notre place dans le monde que nous devons réfléchir et travailler.» Une autre façon de dire qu'au-delà de la religion, c'est l'estomac qui compte.

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