CHRONIQUE

Béliveau, dans toutes ses grandeurs

Plusieurs amateurs ont rendu hommage à Jean Béliveau... (Photo: La Presse Canadienne)

Agrandir

Plusieurs amateurs ont rendu hommage à Jean Béliveau à la suite de son décès, dont cet homme déposant des fleurs sur sa statue érigée à Longueuil.

Photo: La Presse Canadienne

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Jean-Marc Beaudoin
Le Nouvelliste

Il a été l'un des plus grands joueurs de hockey de tous les temps des Canadiens de Montréal et de la Ligue nationale de hockey. Ses 507 buts et 712 passes en 1125 rencontres, plus d'un point par match, en témoignent.

Mais ce prestigieux bilan ne peut expliquer à lui seul pourquoi plus de 40 ans après sa retraite comme joueur de hockey, il suscitait encore autant de respect et d'admiration dans le coeur de tous les Québécois. Rares sont les personnes qui parviennent à faire autant l'unanimité que Jean Béliveau ne l'a fait tout au long de sa vie. Sa personnalité a fait en sorte qu'il a transcendé le sport qui a fait sa gloire, mais qu'il a aussi glorifié par cette classe que tout le monde a qualifiée d'immense.

Il y a aujourd'hui dans notre société plus de gens qui le connaissent et l'affectionnent sans l'avoir pourtant jamais vu jouer qu'il n'y en a qui ont pu applaudir ses exploits sur la glace. Quand on parlait de lui, on citait moins ses statistiques de hockeyeur exceptionnel, qui sont aujourd'hui rappelées à notre mémoire, que la grandeur de ses qualités qui ont façonné sa personne.

C'est pourquoi tout le monde au Québec a accueilli avec tristesse l'annonce de son décès, même si on le savait de santé fragile depuis quelques années. Du coup, chacun fouille dans son passé pour en ressortir un élément qui le rapproche de l'homme et qui explique peut-être cet attachement persistant que l'on a envers lui.

Quand j'ai appris le décès de Jean Béliveau, mercredi matin, j'ai tout de suite eu une pensée pour ma mère. Comme toutes les femmes de l'époque, elle en était pâmée. C'est comme ça qu'on disait, chaque fois qu'il apparaissait à l'écran. Si elle n'en était pas secrètement amoureuse, elle en parlait comme une groupie le fait de sa rock star adorée. Elle n'était pas une adepte du hockey, qui était une affaire d'hommes, de gars. Le hockey, pour elle, c'était Jean Béliveau. Son beau «Grand Jean». Ça s'arrêtait là.

Elle n'en rajoutait probablement pas, mais ses émotions non dissimulées à chacune de ses apparitions avaient pour effet de faire un peu rager intérieurement mon père qui ne pouvait à chaque fois réprimer quelques grimaces d'agacement bien révélatrices de ses états d'âme.

Il répliquait à sa façon en parlant plutôt du «Gros Bill», comme on avait commencé à le surnommer du temps où il jouait à Québec dans les rangs juniors. Son idole avait toujours été Maurice Richard, mais comme il avait raccroché ses patins et qu'il était un fanatique de la Sainte-Flanelle, il lui fallait bien se rabattre sur une nouvelle vedette. En raison des tensions familiales, ça ne pouvait être Béliveau. Alors, il s'était rabattu sur Boum Boum Geoffrion. Mais c'était sans conviction.

Après avoir porté chez les atomes le célèbre numéro 9, je réclamai chez les pee-wee le droit d'afficher le 4 de Jean Béliveau, que tous mes coéquipiers voulaient aussi avoir. Pour en convaincre mon entraîneur, d'apparence récalcitrant à cette idée, je fis valoir ma préséance en invoquant que j'étais le meilleur marqueur du club et qu'en plus, je jouais à la position de centre, comme Béliveau.

Le coach, qui était comme toujours un parent bénévole, échappa quelques rictus de contrariété simulée, qui m'étaient familiers, mais il céda à ma demande. Il se trouvait que le coach, c'était mon père. Il me fallut bien faire mon Jean Béliveau chaque fois que je le pouvais par la suite sur la glace pour qu'il en arrive à applaudir chaleureusement le numéro 4, sur nos petites patinoires glaciales, comme à la télévision. Il pouvait enfin afficher lui aussi son admiration sans borne pour... le «Grand Bill».

Après tout, avec lui, le Canadien était demeuré imbattable. Le club avait comme confisqué la Coupe Stanley et, avec ses supervedettes qui avaient des noms bien français, dominait de sa puissance les Anglais de Toronto et même tous ces prétentieux impérialistes Américains que représentaient des villes comme Boston, New York, Detroit et Chicago, les clubs de la LNH de l'époque. C'était comme la revanche de tous ces anciens porteurs d'eau sur tous ces «foremen» qui les avaient depuis toujours bossés, avec parfois un certain mépris, dans les chantiers forestiers et dans leurs grandes usines.

Dans ce Québec effervescent des années 60, ce club Canadien de Montréal constituait la démonstration la plus éloquente de la capacité des Québécois à rivaliser avec n'importe qui et même à imposer sa domination, s'il le veut. Il s'est trouvé que l'homme qui incarnait ce club et son peuple ait été lui aussi d'une classe supérieure, à tous égards. Il s'appelait Jean Béliveau.

Partager

À lire aussi

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer