Alain Lefèvre, résurrecteur d'André Mathieu

Le samedi 16 septembre, le pianiste Alain Lefèvre inaugurera... (Photo: Caroline Bergeron)

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Le samedi 16 septembre, le pianiste Alain Lefèvre inaugurera la 40e saison de l'Orchestre symphonique de Trois-Rivières.

Photo: Caroline Bergeron

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Marie-Josée Montminy
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Alain Lefèvre est avant tout un artiste. Mais le plaideur n'est jamais très loin, dans la conversation. Ses principaux chevaux de bataille concernent l'importance de la culture en général, de la musique classique en particulier, et la valorisation de la relève et des créateurs québécois. Depuis maintenant 40 ans, il se dédie à la réhabilitation de l'oeuvre du compositeur André Mathieu, décédé prématurément en 1968.

Le samedi 16 septembre, en ouverture de la 40e saison de l'Orchestre symphonique de Trois-Rivières, il interprétera le Concerto no 3 en do mineur «Concerto romantique» d'André Mathieu, anciennement connu sous le nom de Concerto de Québec. En mars 2010, il avait livré le Concerto no 4 de Mathieu, sous la direction du chef émérite de l'OSTR, Gilles Bellemare, qui avait reconstitué l'oeuvre. Maestro Bellemare avait transcrit et orchestré les fragments de ce concerto d'André Mathieu, décédé à 39 ans en laissant plusieurs esquisses et brouillons d'oeuvres.

Depuis cette présence à l'OSTR il y a sept ans, et au milieu de tous ses engagements à travers le monde comme pianiste, Alain Lefèvre s'est notamment appliqué à «ressusciter», comme il le dit, le Concerto no 3 de Mathieu.

«Ça a été à peu près 30 ans de ma vie, parce qu'il fallait trouver la partition, trouver la personne qui allait réécrire la partition, trouver les gens qui allaient faire le concerto en primeur mondiale... Finalement j'ai eu beaucoup de chance, parce que je l'ai fait avec l'orchestre de Buffalo, un des orchestres les plus importants aux États-Unis», raconte-t-il en parlant du concerto orchestré et retravaillé par Jacques Marchand, chef de l'Orchestre symphonique de l'Abitibi-Témiscamingue.

L'oeuvre a été créée en février dernier par le Buffalo Philharmonic Orchestra, sous la direction de la chef JoAnn Faletta. L'enregistrement de ce concert est paru ce vendredi 8 septembre sous étiquette Analekta. «À Trois-Rivières, ce sera une grande première, la première fois qu'on entendra ce chef d'oeuvre. C'est le vrai concerto qu'André Mathieu a écrit», insiste Alain Lefèvre.

Cette évocation de l'authenticité de l'oeuvre fait référence au sort de cette partition qui aurait été écrite par André Mathieu vers l'âge de 12 ans, et utilisée dans un film.

Alain Lefèvre raconte: «Le Concerto no 3 n'est pas joué avec orchestre parce que Mathieu avait tous les problèmes que nous savons. Mais il y a un producteur de films qui veut faire le premier film de langue française en Amérique du Nord, La forteresse. Comme le film se passe à Québec, le producteur dit: ''On va l'appeler le Concerto de Québec''. Ils prennent la partition d'André Mathieu, qui est jeune et n'a pas les reins assez solides, et, comme on dit au Québec, ils zigonnent beaucoup dans la partition.»

«André Mathieu, même jeune, est très fâché et ça le traumatise. Finalement, le Concerto de Québec, il l'appelle aussi le Concerto romantique parce que c'était son truc à lui, tout était romantique chez lui. Mais le Concerto de Québec n'existe plus, dans le sens que le Concerto de Québec est un grand mensonge. Le concerto qui existe aujourd'hui est le Concerto no 3, avec des grands passages qui avaient été coupés dans les deuxième et troisième mouvements», poursuit-il.

Le film La Forteresse, réalisé par Fedor Ozep, est paru en 1947, et mettait en vedette Paul Dupuis, Jacques Auger et Nicole Germain. Décédé en 1968, André Mathieu avait été qualifié d'«enfant prodige», lui qui avait commencé à composer à l'âge de quatre ans. Fils du pianiste et compositeur Rodolphe Mathieu, il avait obtenu, enfant, une bourse pour étudier à Paris, et à 12 ans, il poursuivait ses études à New York. Sa carrière a décliné à partir des années 1950, et il a fini ses jours dans un relatif oubli.

«Le Concerto de Québec que j'ai enregistré était un concerto qui avait été beaucoup modifié pour les raisons du film. C'était un concerto avec lequel je ne pouvais pas sortir du pays, parce que c'était gênant au niveau de l'orchestration. Le Concerto de Québec qui existe, même s'il est vraiment beau, c'est très difficile d'exporter ça», considère Alain Lefèvre.

Celui-ci se réjouit de présenter le concerto orignal, le «ressuscité», avec l'OSTR et son chef Jacques Lacombe, un homme pour lequel il dit avoir beaucoup d'admiration. Le pianiste avait aussi inauguré la 38e saison de l'orchestre mauricien, en 2015, en présentant le Concerto en fa de Gershwin.

«Le 16 septembre avec Jacques [Lacombe], ce sera la naissance d'un très, très, très grand concerto, et je pense que c'est un concerto qui va faire le monde entier», soutient Alain Lefèvre, qui a déjà fait connaître l'oeuvre d'André Mathieu dans plus de 40 pays.

«Le Concerto de Québec, ce n'est pas qu'il n'était pas beau; on sentait déjà tout le génie de Mathieu. Mais ce n'était pas de Mathieu, parce qu'amputé de grands passages. Ce que les gens vont entendre à Trois-Rivières, c'est l'oeuvre complètement écrite par Mathieu à l'âge de 12 ans», répète-t-il.

Alain Lefevre lors de son passage à l'OSTR... (François Gervais) - image 2.0

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Alain Lefevre lors de son passage à l'OSTR en 2010, alors qu'il avait interprété le Concerto no 4 d'André Mathieu.

François Gervais

Plaidoyer pour la musique classique

Après quatre décennies d'acharnement à déterrer et faire fleurir l'oeuvre cachée d'André Mathieu, Alain Lefèvre considère-t-il avoir accompli sa mission?

«Le but le plus important était de voir de jeunes pianistes canadiens avoir le courage de jouer Mathieu. Parce que moi, si je défends Mathieu tout seul, je suis toujours dans une espèce de croisade épuisante pour le vendre. C'est correct, c'est bien, mais André Mathieu ne m'appartient pas. Il appartient à la collectivité du monde entier», répond-il.

«Je n'ai pas arrêté avant, parce que je ne voyais pas poindre de jeunes pianistes de chez nous jouer Mathieu. Et présentement, je vois de plus en plus de jeunes qui jouent Mathieu et qui le mettent dans leur répertoire», se réjouit le pianiste en citant comme exemple Jean-Michel Dubé, qui a fait un enregistrement de Mathieu.

Sur cette lancée, Alain Lefèvre enchaîne avec une tirade patriotique: «C'est bien beau de voir les Français défendre Ravel, les Polonais défendre Chopin, les Russes défendre Tchaïkovski... Mais je pouvais difficilement comprendre que mes collègues ne défendent pas la musique du Québec. Je le dis très modestement, j'ai joué Mathieu dans les plus grandes salles de concert à Berlin, à Londres, à Paris à Tokyo, à Shanghai, à Beijing, partout dans le monde. Chaque fois les gens étaient totalement emballés.»

Artiste complet, Alain Lefèvre a composé, interprété et enregistré une multitude de titres, et parcouru le monde pour offrir des concerts en solo ou avec orchestre. Dès l'âge de six ans, il a multiplié les prix et les honneurs. Y a-t-il quelque chose qu'il n'a pas encore réalisé?

«Plus que jamais, je suis inquiet de la situation de la musique classique à travers le monde. Je vois de plus en plus de jeunes musiciens de grand talent travailler très fort, mais je vois de plus en plus la musique classique disparaître. Il y a beaucoup d'orchestres, mais la place faite à la musique classique est de plus en plus petite. On a de plus en plus de difficulté quand on écoute les radios, d'avoir un poste qui travaille pour la cause de la musique classique; quant à la télé, elle ne présente plus de musique classique, et les talk-shows, c'est tout sauf de la culture», énumère-t-il.

«Alors si oui, il y a quelque chose que je n'ai pas fait, et que je n'arriverais peut-être pas à faire, ce serait de convaincre nos décideurs de se dire que la musique classique rend l'humain meilleur. Je suis fondamentalement persuadé que la musique classique est bonne pour l'âme», conclut-il.




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