L'amour de la nature et des humains

Jonathan Harnois, à gauche, et Jérôme Dupras sont...

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Jonathan Harnois, à gauche, et Jérôme Dupras sont les deux maîtres d'oeuvre du projet Nos forêts chantées qui a vu son aboutissement avec la sortie d'un album musical vendredi dernier. Chaque album vendu assurera la plantation d'un arbre.

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François Houde
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) L'histoire qui suit débute avec la conscience environnementale d'un groupe de musique très populaire, dure à peu près dix-huit mois et se termine avec un album de musique. En fait, non: elle ne se terminera pas avant des dizaines, peut-être des centaines d'années, le temps de vie de milliers d'arbres qui viendront témoigner de la réalisation d'un projet inspirant. Racontons cette histoire depuis le début.

Au départ, il y a la Fondation Cowboys Fringants, le groupe musical, vouée à mettre de l'avant des projets véhiculant les valeurs environnementales chères aux musiciens. Entre autres projets, ils ont chargé leur bassiste et docteur en géographie, Jérôme Dupras, de diriger la création d'un album de musique portant sur la forêt. L'album devait être composé de chansons avec des textes écrits par des élèves d'écoles situées dans onze régions du Québec. Chaque chanson allait être interprétée par un artiste connu et tous les profits générés par les ventes de l'album devaient servir à planter des arbres.

Parmi les écoles choisies, il y a l'institution Kiuna, à Odanak, un établissement collégial regroupant quelque 70 étudiants et qui vise à former des citoyens des Premières Nations pour en faire des leaders responsables et ouverts sur le monde. Un collège de jeunes des Premières Nations constituait une ressource précieuse dans le projet en apportant un point de vue d'une pertinence unique.

À Odanak, c'est l'enseignant de littérature David Paulin qui a piloté le dossier. Du côté de la Fondation, on avait délégué Jonathan Harnois pour offrir des ateliers d'écriture à chacun des onze groupes d'élèves sélectionnés.

La première phase de tout le projet constituait en une sensibilisation des jeunes aux forêts québécoises par l'entremise d'une trousse éducative. Par la suite, à travers quelques rencontres, Harnois allait amener les jeunes à écrire des strophes témoignant de leurs préoccupations pour la forêt. Le formateur devait alors partir avec ces paroles pour en faire des chansons en collaboration constante avec chacun des groupes, ces derniers ayant le pouvoir de l'approbation finale. Finalement, chaque chanson composée devait être remise à un artiste professionnel pour qu'il en fasse la musique et l'interprète sur l'album Nos forêts chantées.

Le processus a suivi son cours à Odanak avec, là comme ailleurs, des hauts et des bas. «Dans chaque groupe, la démarche est différente mais toutes ont comporté des défis similaires, explique Jonathan Harnois. Je voulais développer chez chacun un sentiment de paternité par rapport à leur texte et leur faire prendre conscience de l'opportunité exceptionnelle qui s'offrait à eux. Les jeunes ne sont pas toujours conscients qu'ils possèdent le pouvoir de la création; ils se sous-estiment.»

«Mais c'est aussi une des beautés de tout le projet: ils ont été surpris par ce dont ils sont capables. J'ai vu de véritables épiphanies à travers ça, une découverte par certains de leur potentiel. C'est très riche comme expérience.»

Plus profondément

«Pour nous, avoir les jeunes d'Odanak, c'était une nécessité pour donner à l'album une diversité de cultures. À cause de leur bagage, ces jeunes des Premières Nations ont une sensibilité plus grande à l'environnement;  c'est profondément inscrit dans leur culture identitaire. J'ai senti que ça les rejoignait plus profondément que les autres étudiants.»

Les jeunes ont donc composé une chanson. Un rap, intitulé Nutshimit (Dans le bois). Ils la destinaient à Samian qui a refusé. Ils se sont tournés vers Koriass, très tenté mais en déficit de disponibilité. Comme leur enseignant connaissait Bizz, de Loco Locass, c'est à ce groupe qu'ils ont soumis la chanson. Autre refus, mais cette fois, pour une raison complètement différente. «Ils ont trouvé le texte vraiment bon, explique David Paulin, mais ils ont dit qu'ils étaient mal à l'aise de chanter la chanson parce qu'elle devait être interprétée par des membres des Premières Nations, pas par des Québécois de souche. Ils ont donc proposé d'écrire la musique et d'aller donner des cours de rythmique aux étudiants pour qu'ils l'interprètent eux-mêmes.»

Chaffik a créé la musique et Bizz ainsi que Batlam sont  allés deux fois à Odanak pour initier les jeunes aux techniques d'interprétation du rap. Par la suite, sept étudiants de Kiuna sont allés au studio de Loco Locass à Montréal pour enregistrer la chanson. «Chaque étudiant chantait son propre couplet et ils chantaient ensemble le refrain, d'expliquer David Paulin. Ils ont adoré l'expérience autant le travail en studio que l'écriture.»

«Bien sûr, la démarche de création est riche pour les étudiants, convient Jonathan Harnois, mais on aimait aussi l'idée de leur faire découvrir les dessous de l'industrie. Ils ont vu tout ce que ça exige de créer un album, la complexité du processus.»

«Moi, j'ai senti une vraie rencontre à travers ce travail. Je me suis fait des amis. Et quand j'ai entendu l'interprétation des jeunes de Kiuna, j'ai pleuré. Le message est tellement fort. Il y avait là une émotion à fleur de peau qui vient du rapport identitaire, je crois. Même si la rime n'est pas toujours parfaite, c'est l'émotion exprimée qui l'emporte.»

L'album Nos forêts chantées, lancé vendredi dernier à Montréal, est désormais disponible aussi bien en magasins que sur les principales plateformes en ligne. On y retrouve des interprètes aussi connus que les Cowboys Fringants, Caracol, Vincent Vallières, Chloé Sainte-Marie, Dumas, les Dales Hawerchuk, Safia Nolin, Richard Séguin, et d'autres. Chaque album vendu se traduira par un arbre planté. «Tout ne se mesure pas en termes de nombre d'arbres plantés ou d'argent amassé, plaide Jérôme Dupras. Ç'a été un très gros projet à mener mais les bénéfices dépassent très largement l'investissement et ce n'est pas en termes économiques que je le dis. Lors du lancement, toute l'institution Kiuna va venir; qu'ils s'approprient le projet de cette façon-là nous touche beaucoup. Tout l'amour qu'on a reçu dans ce projet-là ne se mesure pas.»

Il n'exclut pas qu'il y ait un jour une deuxième édition où, par exemple, le fleuve pourrait être l'ancrage.

La fierté

Il est rare qu'un enseignant de français et de littérature trouve, dans un seul projet, tous les ingrédients pour combler ses aspirations pédagogiques. Avec Nos forêts chantées, David Paulin a relevé le genre de défi qui maintient allumée sa passion.

«Ça rejoignait des objectifs pédagogiques en français puisque les étudiants ont été obligés d'écrire une chanson, qu'ils ont du respecter le piétage, la rime, etc. Mais ça s'inscrit aussi dans un projet de persévérance scolaire. On essaie d'avoir plusieurs projets comme ça à chaque année: un livre, une chanson, etc. Des projets à long terme qui font en sorte que les étudiants veulent revenir à l'école de semaine en semaine pour poursuivre un objectif dont ils sont fiers. Ça les motive à poursuivre le parcours académique et ça dessine pour eux une toute autre image de l'école.»

«On a eu un gala Méritas la semaine dernière pour présenter les talents dans l'école et on a fait écouter la chanson à l'ensemble des étudiants. Tous étaient vraiment enthousiastes. Il y a énormément de fierté qui est ressortie de ça.»

«Mine de rien, ça demandait pas mal de confiance et de courage de la part des jeunes pour aller s'enregistrer en studio. Ce n'était pas toujours évident. On a toujours tenté de remettre ça dans une perspective de fierté. Évidemment, il a fallu beaucoup répéter la chanson pour qu'ils le rendent adéquatement sur l'album; ça a exigé beaucoup de travail.» Son verdict de prof? «Je suis très fier d'eux. Ils se sont donnés à 100 % et ont fait de l'excellent travail. Il y en a plusieurs que j'ai vus sourire pour la toute première fois à cause de ce projet-là et ça, ça n'a pas de prix. J'ai constaté une nette amélioration chez eux entre le jour un et le moment de l'enregistrement. Ça, c'est très gratifiant pour l'enseignant.»

S'embarquerait-il de nouveau dans un projet aussi exigeant? «Oh oui, sans aucune hésitation! Dans tout ce qui peut leur donner le goût de revenir à l'école, dans tout ce qui peut leur donner la fierté que j'ai vue chez eux, j'embarque à 100 %. Vendredi (le 12 mai), tous les étudiants vont venir ensemble à Montréal assister au lancement de l'album. Ça va être une autre incursion dans le milieu de l'industrie musicale et une autre belle expérience pour eux. Je sais que les gars de Loco Locass ont adoré leur expérience avec nos jeunes et ils vont le leur faire savoir.»

«Quand on réussit à insuffler d'autant de fierté dans un contexte scolaire, ça change certainement la perception de l'école qu'ont les jeunes. Ça leur a donné une idée de ce qu'ils peuvent accomplir. C'est sûr que c'est le genre de projet qui ouvre des horizons nouveaux chez des individus. À Kiuna, on ne fait pas seulement de l'enseignement, on veut faire naître des vocations. On veut créer des leaders autochtones pour le futur et c'est en leur donnant des occasions de ressentir une grande fierté pour ce qu'ils sont qu'on y arrive.»




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