Le classique comme personne ne le joue

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Le pianiste nicolétain Jean-Michel Blais connaît une période faste dans sa carrière musicale qui semble vouloir prendre son envol définitif avec un fort volet international.

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François Houde
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Quand on choisit un itinéraire atypique, il faut probablement s'attendre à des détours imprévisibles. On peut sans doute dire du pianiste nicolétain Jean-Michel Blais qu'il tombe dans cette catégorie et le spectaculaire virage que sa carrière connaît présentement ne pourrait être plus heureux.

Il y a un an, le pianiste enseignait en éducation spécialisée dans un cégep montréalais. Profitant aujourd'hui d'une pause forcée en attendant qu'une nouvelle tâche lui soit proposée, il s'affaire à enregistrer un deuxième album solo tout en se préparant pour un spectacle à Austin, au Texas, le 15 mars dans le cadre du fameux festival South by Southwest. À peine deux jours plus tard, c'est dans la nef principale du Petit Palais, à Paris, qu'il s'exécutera. Et à Londres, le 29 mars, en compagnie de sept autres pianistes choisis pour jouer dans le cadre du Piano Day.

«Ouais: disons que je vis une période assez intense dans ma vie, expliquait cette semaine le musicien depuis Montréal où il habite désormais. On me propose toutes sortes de projets inattendus et je trouve ça fantastique. Je sais que j'aurai un jour à prendre une décision au niveau professionnel, mais pour l'instant, je suis dans la musique à fond et j'adore ça. Je me sens vraiment à ma place.» 

À Austin, il proposera une représentation d'un spectacle mis sur pied en compagnie du producteur et réalisateur montréalais CFCF et qui a donné naissance à un court album intitulé Cascades qui sortira le 15 mars prochain. La rencontre un peu incongrue, il est vrai, est survenue au Red Bull Music Academy et se veut un bel exemple des avenues inédites que Jean-Michel Blais aime explorer alors qu'il marie son piano néoclassique à la musique électro de CFCF dans une harmonie étonnante. «Je suis très concepts, résume le musicien. J'aime faire autre chose que ce à quoi on est habitué.»

Parcours d'un rebelle

Faisons un retour en arrière, peut-être y trouverons-nous les origines de cette approche singulière. Jean-Michel Blais a d'abord suivi des cours de piano de façon informelle avec Luce Leboeuf, à Trois-Rivières. «Il s'agissait de cours très axés sur l'improvisation et la composition. C'est particulier d'avoir abordé la musique de cette façon; c'est ça qui m'a mené vers les grands compositeurs et, par la suite, le Conservatoire. C'est une prof que je vois encore aujourd'hui. Je lui ai justement présenté cette semaine du matériel prévu pour mon prochain album pour qu'elle m'aide à structurer, à sculpter ce que je compose.»

Le pianiste s'est ensuite tourné vers le Conservatoire «sur le tard», à 16 ans, et il n'y est resté que pendant deux ans. «À un certain point, relate-t-il, j'ai senti que je n'y étais plus à ma place. Le Conservatoire a une approche très intéressante et un peu stricte, ce qui est très bien, puisque c'est son mandat. Moi, j'aimais l'improvisation, faire des reprises de succès pop des années 80, toutes sortes de choses qui tranchaient avec la rigueur de leur approche. En plus, j'avais 18 ans, j'étais un peu rebelle... Des fois, je me dis que j'aurais pu me fermer la gueule et aller chercher le bon dans ce qu'ils offraient: la technique, la discipline, les contacts qu'on se fait, le grand répertoire, l'histoire de la musique, l'analyse, les outils pour composer, etc. C'est énorme, ce qu'ils m'ont apporté, mais à un moment, j'ai voulu me tourner vers le jazz, l'improvisation, la composition alors j'ai quitté de ma propre initiative.»

En s'affranchissant de certains cadres, il a découvert le plaisir de jouer son piano classique dans toutes sortes de circonstances pour toutes sortes de publics, des gens que sa musique touchent. «Je ne le fais pas dans une recherche de gratification, mais quand je joue ma musique et que je sens que les gens sont émus, je prends conscience que ça a beau ne pas être du classique dans l'acceptation habituelle, ça a peut-être sa raison d'être. En tout cas, ça me donne tout un élan pour continuer. Des gens d'Allemagne, d'Australie ou du Nigéria m'ont écrit pour me dire que ma musique leur a fait énormément de bien. C'est très cool

Son style est indéniablement personnel et peut emprunter des chemins déconcertants à l'occasion. Pourtant, il est forgé dans le classique. Quand on écoute Il, son premier album, on entend Satie, Chopin. «L'improvisation occupe une grande place dans ma démarche, mais dans mes compositions, j'aime mélanger des choses. Marier Chopin avec Gilles Vigneault, par exemple.»

«Si je voulais présenter une sonate de Beethoven, en toute modestie, je crois que je peux m'y mettre et la présenter de façon convaincante. Mais comme je ne consacre plus six heures par jour à répéter comme je le faisais au Conservatoire, j'en ai perdu au niveau de la technique. Par contre, dans la petite erreur ou l'imperfection, je trouve qu'il y a quelque chose de vrai, de beau.»

Par ailleurs, l'improvisation a ceci de fabuleux que grâce à elle, chaque prestation est unique, ce qui donne à la représentation vivante, mise à mal depuis quelques années, une valeur ajoutée. «Pour l'instant, j'improvise des bouts, mais je ne fais pas de spectacle entièrement improvisés. J'aimerais en arriver là un jour, qui sait?»

Le premier album de Jean-Michel Blais, Il, a... (La Presse) - image 2.0

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Le premier album de Jean-Michel Blais, Il, a été classé dans la liste des dix meilleurs albums de 2016, toutes catégories confondues, par le prestigieux magazine Time.

La Presse

La consécration inattendue

Sorti en février 2016, l'album instrumental Il a connu une consécration aussi étonnante qu'indiscutable en fin d'année quand le très sérieux magazine Time l'a classé parmi les dix meilleurs albums sortis en 2016, tous styles confondus. Quand des amis l'en ont informé, Jean-Michel Blais ne les croyait tout simplement pas.

«Au départ, je n'ai pas compris d'où ça sortait. Je me suis retrouvé dans le numéro du Time qui avait Donald Trump en couverture: j'espère que personne n'a fait de lien entre nous! Mais j'avoue que de me retrouver sur une même liste que certains des plus gros noms de la musique pop, comme Radio Head que je suis depuis longtemps, j'ai trouvé ça très particulier. Jamais je n'aurais pensé me retrouver là. On s'entend que ça donne de la crédibilité à ton CV! Quand tu te proposes pour présenter un concert, ici ou à Berlin, on t'écoute. Quand on pense que c'est un album qui a été enregistré chez moi pour 500 $, ça doit vouloir dire qu'il y a toujours de la place pour les productions indépendantes.»

Blais a même communiqué avec l'auteur de cette liste, Jamieson Cox pour bien comprendre. «Il m'a dit qu'il avait entendu mon album par hasard et que ça l'avait touché. Il aimait la fragilité qu'il sentait dans ma musique et le côté broche à foin qui lui confère une certaine sincérité. C'était un peu mon intention en faisant l'album puisqu'avec la maison de disque Arts and Crafts, on l'a conçu le plus simplement possible: avec un piano et un micro. Ça faisait un peu anti-industrie.» 

«J'ai envie de décomplexer un peu le piano rigide et classique habituel. Je trouve ça embêtant de dire une chose pareille parce que j'ai un immense respect pour les Horowitz de ce monde qui sont extraordinaires, mais moi, j'ai envie de goûter et de mélanger toutes sortes de choses différentes.»

Un soir où il se rend écouter de l'électro dans un quelconque club, il en sort avec l'envie de mélanger l'électro et son piano. «Je suis conscient que ce n'est pas forcément ce que recherche le grand public, mais si justement, je peux arriver à créer un pont entre la création et le grand public, ça me plaît énormément. Pas mal de gens aiment ma musique dès la première écoute et je pense que ça tient à une de ses composantes un peu pop. Si tu regardes mes séries d'accords, ça peut très bien ressembler à une toune de Justin Bieber. Seulement, comme c'est seulement au piano, et avec la technique que j'utilise, ça crée une tout autre dimension.»

Or, comme il veut que ses oeuvres tiennent bon la rampe au-delà d'une première écoute, il tient à ce qu'elles aient plusieurs couches. «Si tu écoutes plusieurs fois mes pièces, il y a des choses qui apparaissent avec le temps: un contrechamp qui ressort ou une mélodie tirée d'une autre pièce qu'on peut distinguer. C'est subtil, mais c'est une richesse qui fait que l'auditeur n'est pas saturé après quatre ou cinq auditions écoutes comme c'est souvent le cas avec la musique pop: on accroche dès la première fois puis, après quatre, on ne l'écoute plus jamais.»

«Il n'y a rien de rationnel dans tout ça: je m'assieds, je joue et c'est ça qui sort. C'est peut-être pour ça que les gens les plus rationnels, ce sont ceux qui accrochent le moins à ma musique. Les puristes de classique ou de jazz, par exemple. Moi, je suis carrément incapable d'improviser devant un jazzman, j'ai bien trop honte de mes petites séries d'accords. C'est émotif mon truc alors que les jazzmen, ils exécutent des prouesses incroyables: ils peuvent arriver avec une gamme phrygienne sortie de nulle part pour ensuite changer de tonalité et reprendre leur thème principal à l'envers. C'est fabuleux, mais c'est un trip rationnel. Ça touche d'autres gens que ceux qui me suivent et de façon différente et c'est parfait comme ça.»




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