Richard Séguin, homme de réflexion et d'espérance

Avec plus de 45 années de métier, Richard...

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Avec plus de 45 années de métier, Richard Séguin a appris à cultiver quelque chose qui est devenu rarissime dans l'industrie musicale d'aujourd'hui et qui s'appelle durer.

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François Houde
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) À bien des égards, Richard Séguin mène une existence en opposition avec le monde dans lequel il vit. Au continuel tumulte ambiant, il oppose une certaine sérénité qui se nourrit de réflexion et de silence. C'est dans le recul que sa parole, écrite comme orale, prend tout son poids.

«J'ai besoin de silence. Ma carrière est comme une partition de musique: elle est faite de silences et de notes et ce sont les premiers qui donnent aux notes tout leur pouvoir. Pour moi, les périodes de silence sont tout aussi essentielles que les périodes d'expression.» 

Ses chansons en sont d'autant plus précieuses. Suffisamment, en tout cas, pour qu'il puisse encore, après plus de 45 ans de métier, remplir les salles où il se produit. Pour son spectacle trifluvien du 9 février, à la salle Thompson, les billets se vendent bien: pour une paire de billets, le système de vente ne propose plus que des sièges au balcon. 

Réfléchir ne lui donne pas nécessairement toutes les réponses. Ainsi, il a du mal à expliquer la fidélité du public à son égard. «J'imagine que c'est notamment parce que je ne tiens jamais rien pour acquis. Je me remets en question à chaque album. Et avec mes musiciens, nous avons ceci en commun de ne jamais faire de concession sur la qualité. Tout le monde autour de moi travaille très fort et je pense que le public en est conscient.»

Il sent néanmoins le besoin d'exprimer sa profonde gratitude envers ce public qui le suit encore et toujours.

Les horizons nouveaux

Le spectacle trifluvien, comme celui qu'il présentera à Shawinigan le 31 mars, s'inscrit dans la tournée qui suit la sortie de son album Les horizons nouveaux «... qui a vraiment touché beaucoup de gens», constate-t-il. 

Cet opus sorti au printemps 2016 témoigne de la maturité du processus créatif de l'artiste. «J'y ai beaucoup simplifié les choses. Je vise à aller davantage à l'essentiel en faisant en sorte que tout ait l'air facile. Mon objectif, c'est de simplifier les choses le plus possible sans que la chanson y perde de son sens.»

C'est vrai dans l'écriture comme dans l'interprétation sur scène. Pour cette tournée, Richard Séguin ne partage la scène qu'avec trois musiciens. Ses vieux complices de toujours, les guitaristes Hugo Perreault et Simon Godin ainsi que Myëlle, une jeune musicienne polyvalente dont la carrière solo apparaît prometteuse. «On fait tout en équipe. Moi, j'ai proposé une liste de chansons pour le spectacle et on l'a revue à quatre. J'ai l'habitude de reprendre presque toutes les chansons les chansons de mon dernier album en y ajoutant quelques titres plus anciens de mon répertoire qui, eux, vont changer d'un spectacle à l'autre.»

À ce menu s'ajoute une inébranlable constante: il chantera une chanson de son grand maître, Félix Leclerc. «J'ai appris la guitare en déchiffrant des partitions de chansons de Félix, les seules que nous avions à la maison. Je ne me suis jamais lassé de les chanter.» 

Son souci de qualité s'exprime aussi à travers l'emballage que donnent le décor et les éclairages au spectacle. On ne s'en étonne pas de la part d'un artiste qui s'adonne aux arts visuels avec autant de passion qu'il le fait pour la musique. «Je réfléchis au visuel des mois avant le début d'une tournée. Le plus souvent, c'est inspiré de mes gravures, photographies ou tableaux. Je fais de chaque chanson un tableau différent avec un souci d'équilibre visuel. Heureusement, je peux compter sur Jean-François Couture, un éclairagiste extraordinaire qui sait s'adapter à chaque concept que je lui propose. J'ai le même souci d'aller à l'essentiel au niveau visuel. Je m'inspire d'un proverbe japonais qui dit que devant une toile, il faut se demander ce qu'on va enlever plutôt que ce qu'on va rajouter.»

Le répertoire, lui, est abordé en fonction de sa pertinence. Une chanson âgée de 25 ans, Séguin l'aborde en se demandant quelle lecture pertinente il peut en faire aujourd'hui. «Pour Ange vagabond, par exemple, une chanson qui réfère à Jack Kerouac, j'ai appris qu'on avait récemment retrouvé un de ses manuscrits dans lequel il dit qu'à chaque fois qu'il braille, il braille en français. Ça donne une nouvelle couche de lecture de la chanson.»

La chanson Au bord du temps, il l'a écrite en réponse à sa petite-fille de dix ans qui lui a demandé si les immigrants qu'elle voyait à la télé étaient venus faire la guerre. Elle prend forcément une toute nouvelle signification dans le contexte actuel.

«De tout façon, poursuit l'auteur, j'ai toujours cru que la musique abolit les murs que sont l'intolérance, la haine ou la violence. Pour moi, quand on dit «chanter la paix», c'est faire un pléonasme. J'ai beaucoup travaillé avec Florent Vollant à une certaine époque et on convenait tous deux qu'il n'y a pas mieux que la musique pour rapprocher les peuples. Elle n'a donc jamais été aussi pertinente que maintenant même si chaque décennie a eu ses tragédies et ses raisons pour nous faire craindre pour l'avenir.»

Le citoyen Séguin ne marche jamais loin derrière l'artiste avec ses questionnements et ses craintes. «Je m'identifie à ce qu'a déjà dit le cinéaste Bernard Émond: je suis un pessimiste mais rempli d'espérance. J'ai longtemps craint de l'utiliser, le mot espérance, parce qu'il faisait trop judéo-chrétien mais je trouve que c'est un beau mot. Dans ce spectacle, j'ai voulu que ce soit l'espèce de mot-clé qui unit les chansons.»

Richard Séguin estime que son travail demeure de «tirer les gens vers le haut. Quand j'ai des doutes, quand je ne sais pas comment écrire ou chanter une chanson, ma conjointe me dit toujours de parler avec mon coeur. Et dans les moments de doute, quand l'eau du lac est brouillée, je m'arrête souvent avant de plonger, le temps que l'eau retrouve sa limpidité.»

«Le temps est l'allié de la création.»

Un monde qui inquiète

À la trop banale question «Comment allez-vous?», Richard Séguin a eu une réponse qui était tout sauf cela, banale, en entrevue téléphonique mardi dernier. «Ébranlé!, comme tout le monde», a-t-il laissé tomber après un profond soupir et un assez long silence. 

L'homme a toujours été intimement préoccupé par le monde dans lequel il vit depuis 64 ans. Cette fois, celui-ci le contraint à de profondes remises en question. «On n'aurait jamais cru connaître ça au Québec, explique-t-il en faisant référence à la tuerie dans une mosquée de Québec. On peut bien dire que c'est un acte isolé, mais ça s'inscrit quand même dans un climat. Ça nous interroge sur la part de responsabilité qui incombe au discours de droite qui a pris beaucoup d'ampleur ces dernières années.»

Si la parole du chanteur est indubitablement québécoise, elle témoigne aussi de notre appartenance à l'Amérique du Nord. «Je fais partie d'une cohorte de créateurs qui se sont retrouvés dans certaines figures mythiques nord-américaines comme Jack Kérouac, convient-il. Les Canadiens-Français d'une autre époque ont été des pionniers qui ont ouvert des routes d'exploration à travers les États-Unis et le continent entier. Nous sommes un élément important de ce continent-là.» 

Or, le virage qu'a pris l'Amérique au cours des récentes années pour ne pas dire des derniers mois, l'interpelle. «L'Amérique m'inquiète au plus haut degré mais en même temps, la venue de Trump au pouvoir et le discours qu'il amène nous permet à nous, Québécois, de nous différencier des Américains. Trump est le Frankenstein des Républicains: ils l'ont créé, ce personnage-là, avec toutes leurs intolérances, leur étroitesse d'esprit dans certains débats et aussi la nostalgie d'un vieux rêve américain. Tout ça me semble nourri de beaucoup de peur en l'avenir.»

La réaction qu'il prévoit à ce tournant politique, c'est une mobilisation importante d'une forte proportion de la population d'un côté comme de l'autre du 45e parallèle. «J'ai l'impression qu'on va revenir à ce qu'on a connu dans les années 60 en terme de mobilisation, de conscience collective en réaction à un discours très rétrograde. Est-ce que ça va être entendu? Ça reste à voir.»

«On en est rendu à inventer les faits alternatifs: c'est sûr que ça indigne les gens, particulièrement les journalistes qui ont pour métier d'informer le public. Comment fonctionner dans un monde dont les dirigeants basent leurs propos sur des mensonges ou, à tout le moins, des demi-vérités?»

«L'espace de réflexion se rétrécit de plus en plus et ça se manifeste dans le journalisme mais aussi du côté des artistes. On vit un phénomène d'accélération par lequel les artistes qui émergent sont remplacés extrêmement rapidement par de nouveaux qui sortent. Le gros danger pour mon métier, c'est qu'on en arrive à créer des gens interchangeables. Or, le métier d'auteur, compositeur n'est pas interchangeable: chacun a sa propre identité et sa façon unique de dire les choses.»

«À chaque fois que je rencontre des jeunes dans le métier, la première question qui revient, c'est: comment fait-on pour durer? Je n'ai pas de réponse définitive pour eux mais je vois bien qu'ils sont soumis à ce phénomène d'une industrie en mouvance avec des supports qui se multiplient et changent constamment. Par contre, il y a une chose qui ne change pas et tout le monde est d'accord là-dessus: c'est la scène. Tout le monde a besoin de jouer devant un public et on voit se développer de nouvelles scènes pour le permettre. À moins qu'on en arrive à nous remplacer par des hologrammes!»

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