Plume Latraverse: une chaloupe insubmersible

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Plume Latraverse

La Presse

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François Houde
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) L'avantage d'avoir été en marge toute sa vie, c'est qu'on peut faire ce qu'on veut et qu'on ne désarçonne personne. Plume Latraverse n'a jamais été la grande star d'un quelconque moment de la musique québécoise mais il a duré avec une constance que peu d'autres artistes québécois ont connue. Ça pourrait être son plus grand fait d'armes mais on pense inévitablement à quelque chose de plus remarquable encore: en 45 ans de carrière, il n'a toujours fait que ce qu'il a voulu.

C'est encore vrai aujourd'hui. Quand son gérant lui a proposé de remonter sur les planches en 2015 parce que la demande était là, Plume a dit oui. À la condition qu'il puisse présenter un spectacle en formule acoustique avec certaines de ses chansons les moins connues; les chansons à textes, chansons poétiques, souvent celles qui ont été reléguées à l'oubli sur ses différents albums. 

Ce spectacle, Récidives, roule depuis l'automne 2015. D'ici au 3 décembre prochain, il a une vingtaine de spectacles prévus dont celui au Théâtre du Cégep de Trois-Rivières ce samedi. Depuis le début de cette tournée, il aura récidivé environ 80 fois. Combien d'artistes de scène québécois peuvent en dire autant ces années-ci?

En passant, au début de la semaine, il ne restait que quelques billets, à peine, dans les dernières rangées du balcon. Vrai que le théâtre du Cégep avec ses 450 places n'est pas la salle Thompson avec ses 1000, mais il n'empêche que c'est un joli succès. «Je ne suis pas au courant de la situation des autres artistes, affirme le poète, mais il semble qu'il y ait encore un public attaché au genre de spectacles que je propose. C'est simplement des chansons à textes qui nous sortent un peu de la folie de mon personnage. Les deux facettes ont toujours coexisté: la veine rocker et la veine chansonnière.»

Il voit dans Récidives une sorte de clin d'oeil à ses propres débuts dans les boîtes à chanson d'un autre temps. «J'en suis venu, avec l'âge et le temps, à me réorienter dans cette direction-là. Il y a un public pour ça. Ce n'est pas un spectacle conçu dans l'esprit de ce qu'est devenu le Québec avec son besoin de festival à tout prix, tout le temps. Nous, on réintègre les salles de 300 ou 400 places.»

N'allez pas imaginer que l'Oncle Plu-Plu a fait une croix sur les tounes rock qui lui ont valu un culte. «En 2010, on a fait une tournée rock and roll qui s'appelait All Dressed. Ça a duré trois ans et j'y ai mis toutes les chansons qui brassent, l'autre facette de mon personnage, dans le style festival. Seulement, j'ai fini par faire une festivalite aiguë et j'ai pris un break d'à peu près trois ans. Quand il a été question de remonter sur les planches, j'ai dit que ce serait avec mes chansons à texte et que c'était à prendre ou à laisser. Ça ne signifie pas que je ne reviendrai pas à quelques folies à un moment donné mais pour l'instant, c'est là-dessus que je veux mettre l'accent.»

Un peu préhistorique?

«J'ai mis de l'avant, à une certaine époque, un personnage un peu préhistorique qui passait un peu partout et qui cassait tous les moules mais malgré cette attitude-là, il y a toujours eu quelqu'un qui les écrivait, les tounes. Quelqu'un qui s'assoyait dans une espèce de solitude pour créer. Pour moi, c'est ça qui est important. Par ailleurs, les modes changent et on n'y peut rien. C'est quand même quelque chose de spécial d'être encore là après 45 ans de chansons.»

«Il reste que pour moi, tout ça c'est plus que de la simple chance. Si je prends mon spectacle Récidive, par exemple, c'est fait de chansons qui n'ont pas eu de succès comme tel au moment de leur création mais ce sont des chansons auxquelles je croyais parce que je trouvais que je les avais tissées serrées, assez serrées pour qu'elles puissent traverser le temps, qu'elles puissent surfer sur les modes. Même si elles ne rejoignent pas de grandes foules, de simplement pouvoir encore les faire pour un public qui les reçoit bien, c'est un magnifique cadeau.» 

«Je me suis engagé dans cette business-là non pas sur un transantlantique mais dans ma petite chaloupe. Je n'ai jamais cherché le Big Time et je me suis débrouillé sans aspiration autre que de véhiculer mes créations. Si ça ne marche plus à un moment donné, ça ne marchera plus, C'est pas plus grave que ça. J'ai eu la chance de connaître l'âge d'or de cette industrie dans le temps où on vendait encore des microsillons; je trouve que c'est déjà bon.»

C'est dans une formule trio acoustique, le Trio... (Marie-Claude Meilleur) - image 2.0

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C'est dans une formule trio acoustique, le Trio laid, en compagnie du bassiste Grégoire Morency (debout) et du guitariste Jean-Claude Marsan (à droite) que Plume Latraverse offre les chansons plus poétiques de son répertoire dans le spectacle Récidives qu'il présente ce samedi au Théâtre du Cégep de Trois-Rivières.

Marie-Claude Meilleur

Baudelaire, Verlaine, Plume...

Récidives a été, selon les mots de son auteur, un spectacle laboratoire qui lui a permis de présenter trois nouvelles chansons jamais encore enregistrées sur un album. «Pour voir s'il y avait de l'intérêt...» Intérêt, il y eut. Il a été tel que l'auteur compositeur s'est mis plus sérieusement au boulot jusqu'à enregistrer un album complet de nouveautés l'été dernier. Rechut! vient de sortir sur le marché. 

Ces 14 nouvelles chansons disent qu'à 70 ans, Plume est encore animé par l'énergie de la création. «Jusqu'à un certain point, j'ai toujours considéré que c'est comme une espèce de maladie, d'écrire des chansons. Y'en a qui vont au casino, moi, c'est ça: il faut que je passe des événements, des petites histoires dans mon blender mental pour en tirer des chansons. C'est ma façon de me garder jeune, de me garder l'esprit vif, je suppose.»

Le processus de création de Plume est toujours le même, quel que soit le médium. «J'ai toujours fait de la peinture, même que je considère que c'est ma première vocation. À un moment donné, je peins une toile et elle devient une locomotive qui en entraîne d'autres à sa suite. Pareil pour les chansons. Je commence à écrire et la première chose que je sais, il y en a treize ou quatorze qui sont accrochées à la locomotive. Là où les deux formes d'expression se ressemblent, c'est que j'ai aussi des chansons à l'huile, d'autres au fusain, des chansons caricatures, d'autres, aquarelles. Les chansons à l'huile ont plusieurs couches et demandent un peu plus de temps à terminer. D'autres sont plus étroitement reliées à l'actualité et seraient mes chansons caricatures.»

Il existe cependant pour l'artiste, une différence fondamentales entre ses oeuvres picturales et les chansons. «Une chanson, une fois qu'elle est créée, tu dois la laisser aller parce que c'est son destin de se retrouver dans l'oreille des gens; elle continue à exister comme ça. Une toile, par contre, tu lui demeures toujours un peu attaché. Si tu la laisses aller, tu ne la revois plus jamais.»

À 70 ans...

Grâce au court recul qu'il a sur son dernier album, Plume constate qu'il est marqué par le passage du temps. «J'écris sur les choses qui me touchent: le passage du temps, la mort, probablement; un tas de choses qui se passent dans une tête quand un individu vieillit. On ne peut pas écrire des chansons éternelles de vingt ans, quand même! J'essaie de m'organiser avec ça. Il y a une difficulté d'être qui est perpétuelle; tu la ressens de différentes façons selon l'âge. Quand t'es adolescent, t'as toujours l'impression d'avoir trois épaules de trop. Quand tu vieillis, t'as quatre coudes de trop dans les côtes. Ce sont des sensations différentes mais reste que la vie n'est jamais facile. En tout cas, pas pour moi.»

«Est-ce que la création est une façon de lutter contre ça? Je suppose que oui. En tout cas, c'est une façon de l'exprimer, de dédramatiser beaucoup de choses. La chanson m'a déjà sauvé la vie quand j'étais jeune. Ça s'est inscrit dans mes gènes, dans mon système immunitaire. C'est comme ça que c'est devenu pour moi une maladie auto-immune avec le temps. Je suis pogné avec ça et je m'organise en conséquence.»

Le processus de création du nouvel album de Plume a pris naissance chez deux grands poètes français du XIXe siècle: Baudelaire et Verlaine. Certains en seront surpris, d'autres, qui connaissent bien le grand flanc mou, pas du tout. «J'ai toujours bien aimé Baudelaire, plaide l'iconoclaste, Verlaine, je le trouve très musical dans son écriture. Ses poèmes sont courts alors j'en ai pris deux sur un même thème pour faire une chanson (VERS DE LAINE) sur le soir, la nuit qui tombe. J'ai mis ça sur des musiques toutes simples; c'est pas compliqué, mes affaires. Et la locomotive était partie.»

Intimidé par ces immortels auxquels il se colle, Plume? Pas le moins du monde. «Je me suis même permis de changer des vers de Baudelaire dans l'Albatros parce que je ne les trouvais pas assez musicaux. Moi, je ne fais pas de concours avec personne. Je fais des choses qui me plaisent: c'est à prendre ou à laisser, c'est tout. Je fais ma petite affaire. Je n'ai jamais voulu m'inscrire dans le hit parade mental avec Baudelaire, Verlaine et compagnie. Je fais ça parce que ça me tente.»

«Ça a peut-être l'air gros, ma carrière, mais je n'ai jamais vendu des tonnes de disques. Je me suis organisé pour pouvoir faire mes créations sans trop déranger qui que ce soit. Un peu comme un cinéaste de films à petits budgets qui espère trouver son public.»

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