La mémoire vive ne s'efface pas

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Le réalisateur du documentaire Quand ferme l'usine Simon Rodrigue, devant à gauche, a trouvé chez ces trois ex-travailleurs les meilleurs témoins de ce qu'a été l'importance de la CIP dans la vie des Trifluviens. Ce sont, de gauche à droite: Claude Morand, Gérard Germain et Nelson Poirier.

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François Houde
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Vingt-cinq ans plus tard, énormément d'eau a coulé sous le pont Duplessis, mais les émotions demeurent intactes comme les souvenirs dans la tête des anciens travailleurs de la CIP. Il suffit de les replonger un moment dans l'air chaud et humide de l'usine pour que l'enthousiasme renaisse et que le flot de souvenirs remonte à la surface en anecdotes savoureuses comme en blessures jamais guéries.

Nous avons rencontré trois anciens travailleurs qui ont été heureux de se remémorer ce pan de leur vie et de l'histoire de la ville dans le cadre d'un documentaire intitulé Quand ferme l'usine qui raconte la fermeture de la CIP à Trois-Rivières comme celles d'usines liées à la forêt à Smooth Rock Falls dans le nord de l'Ontario et à Miramichi au Nouveau-Brunswick.

Claude Morand, Gérard Germain et Nelson Poirier ne demandent pas mieux que de se replonger dans leurs souvenirs mais de nombreux anciens travailleurs ont refusé de participer au documentaire. La blessure semble cicatrisée mais l'épisode est noir et la douleur, encore bien près de la peau.

Nos trois hommes sont aussi fermes qu'unanimes sur un point: la fermeture de l'usine en 1992 a été une tragédie. «Tant qu'on va vivre, ça va rester une tragédie!»

Pourtant, Nelson Poirier et Gérard Germain s'en sont bien sortis puisqu'ils ont pris leur retraite au moment de la fermeture. Poirier avait 51 ans et 34 ans d'ancienneté et s'il a atteint le chiffre minimum de 85 en combinant âge et années d'ancienneté, c'est par un invraisemblable coup de chance. «Je suis entré à l'usine à 17 ans: j'ai menti sur mon âge. C'est ce qui m'a sauvé au bout du compte!»

Claude Morand a été moins chanceux. Quand l'usine a cessé ses activités, il y travaillait depuis 15 ans. Il a oeuvré à sa relance, a travaillé quelques années pour Tripap, puis la Kruger, puis d'autres. «J'étais toujours le dernier entré alors j'étais parmi les premiers à être mis dehors quand il y avait des mises à pied.»

Le 9 janvier 1992

Tous regrettent le déroulement du drame. «Il n'y a pas un seul gars qui a oublié le 9 janvier 1992, relate Gérard Germain. Les patrons ont distribué à chaque travailleur un petit feuillet bleu qui nous annonçait que l'usine allait fermer définitivement le 30 juin.» 

«Ils nous ont donné notre bleu!», persifle Nelson Poirier, encore amer.

«On en vit encore les traces, vingt-cinq ans plus tard, dit Gérard Germain. Il y a quelques gars qui s'en sont bien sortis mais pour la grande majorité, ç'a été très dure de se trouver un autre emploi. Les gars entraient à l'usine sans formation, ils apprenaient souvent leur métier sur le tas. Ils étaient tous sûrs de rester là jusqu'à leur retraite.»

«C'était la plus grosse usine de papier dans la capitale mondiale du papier journal, insiste Nelson Poirier. Tu ne peux pas imaginer que ça puisse fermer un jour.»

«Pour la sauver, la compagnie aurait dû investir dans une nouvelle machine et il a été question qu'ils le fassent mais je pense que la volonté n'était pas vraiment là, calcule Claude Morand qui s'est beaucoup investi, avec d'autres membres du syndicat, pour sauver l'usine d'abord et aider les travailleurs au chômage ensuite. Il y a des comptables quelque part qui avaient décidé que ça ne valait pas le coût et ils ont fait une croix sur l'usine malgré les espoirs qu'ils nous donnaient. La fameuse grosse machine, c'est en Outaouais qu'ils l'ont installée.»

«Ç'a été tout un choc. La ville s'est mobilisée à l'époque. Beaucoup de commerces se sont fait un devoir d'engager un travailleur mis à pied chez nous. Mais les séquelles étaient là: 1200 travailleurs avec de bons salaires qui perdent leur emploi tout d'un coup, ça veut dire combien de commerces où ils ne dépensaient plus leur argent? C'était énorme, comme impact et malgré tout ce qu'on nous dit, je ne pense pas que Trois-Rivières en soit encore rétablie.»

«Il y a l'aspect économique mais l'usine, c'était un milieu de vie, se souvient Nelson Poirier. Sans l'usine, bien des gars ont perdu leurs amis, leurs activités sociales. Ç'a été dur à plusieurs niveaux. Dans le temps, on voyait souvent des retraités revenir faire leur tour à l'usine pour voir les gars.» 

Nos interlocuteurs gardent tous un si bon souvenir de ces années de travail que si c'était à refaire, en connaissant d'avance l'échéance, ils retourneraient à l'usine de papier en courant.

D'où leur vient l'envie de témoigner dans un film de cet épisode de leur vie, vingt-cinq ans plus tard? «Ici, on faisait le meilleur papier, se souvient Gérard Germain qui y a occupé un poste d'inspecteur de qualité. On était intransigeant parce que ce qui nous démarquait de la concurrence, c'était la qualité du produit. Les acheteurs étaient prêts à payer pas mal plus cher la tonne pour avoir notre papier. J'en retire encore un très grand sentiment de fierté.» 

«L'usine, dit Nelson Poirier, c'était souvent une affaire de famille. Mon père y a travaillé, mon grand-père aussi. Moi, j'ai des petits-enfants et ils s'intéressent à l'histoire de notre famille. Je veux qu'ils connaissent ce côté-là. L'usine fait partie de ma vie et de l'histoire de notre famille.»

Dans Quand ferme l'usine, Claude Morand entonne une chanson qui, dans son premier couplet, dit: «J'ai donné ma vie à la CIP...». «C'était vrai! insiste-t-il aujourd'hui. Moi, je suis un passionné et j'ai fait ce travail-là avec coeur. Je ne veux pas que ça s'oublie.»

Malgré les souvenirs amers liés à la fermeture... - image 3.0

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Malgré les souvenirs amers liés à la fermeture de la CIP en 1992, ces trois travailleurs trifluviens du papier se remémorent avec plaisir les années passées à travailler dans l'usine de la rue Hertel. Ce sont, de gauche à droite: Gérard Germain, Nelson Poirier et Claude Morand.

Un deuil et une renaissance

À travers sa longue collaboration avec Boréalis pour qui il a réalisé de nombreuses entrevues filmées avec des gens de l'industrie papetière, le réalisateur Simon Rodrigue a senti se développer un documentaire qui prend aujourd'hui forme sous le titre de Quand ferme l'usine.

«J'ai vu se développer la problématique de l'impact du déclin de l'industrie liée à la forêt pour les communautés bâties autour de cette activité, explique le jeune cinéaste natif de la région de Lanaudière. Je constatais l'impact économique mais surtout, le drame humain qui est vécu en parallèle. Or, en voyageant à travers le Québec et l'Est du Canada, j'ai pu constater l'importance de l'industrie qui dépend de la forêt. Le cas de Trois-Rivières était intéressant à cause de l'importance énorme que les usines de pâtes et papier ont eu dans l'économie de la ville comme dans son histoire.»

«Dans le film, je m'arrête aussi à d'autres communautés beaucoup plus petites où l'usine est le coeur même du village. Trois-Rivières est en train de se refaire une identité économique mais ces autres endroits sont dans un processus de disparition, tout simplement.»

«Moi, poursuit le cinéaste, je n'ai pas connu l'âge d'or de l'industrie papetière à Trois-Rivières et je n'en ai pas vécu le déclin non plus. Ce que je constate, avec la présence de Boréalis, notamment, c'est qu'on cherche aujourd'hui à en valoriser l'héritage pour ne pas oublier ce que ça a représenté. Mon film veut aussi montrer la volonté extraordinaire manifestée par les travailleurs pour garder ouvertes les usines. C'est un peu la raison pour laquelle je n'ai pas voulu que le film soit sombre. Je veux qu'il reflète l'espoir envers le futur.»

Derrière le témoignage des ouvriers trifluviens qui ont vécu le drame de la fermeture, le film véhicule bien l'immense fierté de ces travailleurs non seulement pour l'usine dans laquelle ils ont oeuvré de nombreuses années mais aussi pour leur métier. S'ils l'ont souvent appris sur le tas, ils n'en ont pas moins développé une expertise de haut niveau grâce à laquelle, la CIP et plus tard, PFCP, ont fabriqué un papier d'une qualité pratiquement inégalée qui permettait de conserver des clients même si le papier était parfois plus cher que celui des concurrents.

«Je veux aussi montrer à quel point les gars se sont impliqués pour assurer la survie puis, la relance de leur usine. Même si celle-ci a fini par fermer, ils peuvent encore constituer un bel exemple de ténacité pour les jeunes travailleurs d'aujourd'hui. Comme une grande partie du long métrage témoigne de ce qui s'est vécu à Trois-Rivières, c'est ici que les responsables ont tenu à présenter sa grande première publique. Elle aura lieu le 5 mai, à 19 h 30, à la salle Léo-Cloutier du Séminaire de Trois-Rivières. L'entrée est libre pour les membres de Ciné-Campus et de 6 $ pour les non-membres.

Il s'agit de la première projection d'une tournée qui va faire le tour du Québec au cours des prochaines semaines.

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