Une porte d'entrée vers une autre culture

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La Trifluvienne Chloé Leriche a réalisé le premier long métrage entièrement en langue atikamekw. Le film s'intitule Avant les rues et est présentement à l'affiche au Tapis Rouge.

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François Houde
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) La Trifluvienne d'origine Chloé Leriche a exploré diverses avenues dans sa carrière de cinéaste mais l'expérience au sein du Wapikoni mobile a probablement été déterminante. Peut-être est-ce dû à la part de sang autochtone qui coule dans ses veines, mais son parcours de cinéaste semblait la guider vers les Premières Nations et Avant les rues ce premier long métrage tourné entièrement en atikamekw, avec pour interprètes des membres de la communauté de Manawan.

«Mon but premier était de permettre aux Québécois d'entrer en relation avec les gens des Premières Nations. Il y a dix ans, quand j'ai commencé à écrire le projet, il était beaucoup moins question d'eux dans les médias et c'était plus pertinent de mettre de l'avant certaines des problématiques auxquelles ils font face.»

«Avec plusieurs événements très médiatisés, dont la commission de vérité et réconciliation, mon idée a quelque peu évolué. J'ai voulu davantage destiner le film aux jeunes autochtones pour leur offrir des modèles forts. Simplement leur montrer qu'ils peuvent exister sur grand écran. Que ça se fasse dans leur propre langue, c'est aussi un symbole puissant et un important motif de fierté.»

Son intérêt pour les gens des Premières Nations n'est ni feint, ni anecdotique. «Ça date de mon travail au sein du Wapikoni mobile. Quand je suis allée à Obidjiwan, le premier jeune à qui j'ai proposé de faire un film m'a fait visiter la communauté et une vague de suicides avait déferlé peu avant. Il avait perdu plusieurs de ses proches et amis. Ça m'a bouleversée et j'ai voulu faire quelque chose pour eux parce que je trouvais ça important.»

Pourtant, l'artiste a écrit un drame humain tout simple comme véhicule. «Comme citoyenne, je souhaitais aider les jeunes dans les communautés, mais comme cinéaste, je voulais essentiellement raconter une bonne histoire. Je voulais présenter l'âme humaine avec toute sa complexité mais c'est vrai que l'histoire aurait pu se dérouler n'importe où. Ça nous rapproche d'eux quand on les voit aux prises avec des coups du destin qui pourraient nous frapper nous aussi. J'aurais pu situer mon histoire dans n'importe quel milieu et suivre la même courbe dramatique sauf pour ce qui est du rapport à la tradition.»

La tradition

La scénariste et réalisatrice a tenu à ce que le respect des traditions prenne une place prépondérante dans son récit conformément à la volonté exprimée par des aînés dans les communautés qu'elle a visitées. On retrouve dans Avant les rues le personnage d'un jeune homme qui, devant une épreuve qui le laisse désemparé, sent le besoin d'aller dans un lieu de ressourcement en compagnie d'autres autochtones où ils s'adonnent à des rites ancestraux.

La façon qu'a son personnage central d'affronter ses problèmes a, finalement, beaucoup de similitudes avec les moyens que les non-autochtones expérimentent. Nous prenons part à des activités thérapeutiques, à des groupes d'entraide, nous consultons des psychologues et autres types de thérapeutes. L'Atikamekw Shawnouk, lui, rejoint un groupe isolé dans les bois où les participants partagent leurs sentiments et émotions en marge de séances de purification sous la tente de sudation. «Je l'ai vécu moi-même, explique la cinéaste et c'est une expérience très intéressante et étonnamment efficace. On y retrouve aussi des guides spirituels qui offrent un support basé sur leurs traditions et croyances.»

Cela donne à Avant les rues une couleur unique. «La façon que mes protagonistes ont de vivre le drame reflète forcément leur culture. Les gens des Premières Nations sont très souvent des gens ayant une intense vie intérieure. Ce sont des gens très sensibles qui ont une spiritualité qui prend énormément de place, particulièrement quand vient le moment de vivre un drame. En cela, on peut certainement apprendre d'eux.»

Chloé Leriche a cependant pris soin d'éviter de dessiner des personnages caricaturaux ou unidimensionnels. «En général, j'aime les personnages complexes. Shawnouk est un garçon qui a de la difficulté avec l'autorité et qui est confronté à son beau-père policier. Malgré une relation houleuse, ce dernier est tiraillé entre son rôle de policier et son désir de protéger le garçon des conséquences de ses actes. Les relations humaines sont faites de conflits qui cachent souvent des sentiments contradictoires. Entre ce qu'on dit et ce qu'on pense, il y a une marge.»

«Je trouve que cette dualité enrichit le film. Ça lui permet d'évoluer de sorte que Avant les rues peut être vu comme un drame psychologique. Je voulais suggérer sans tout dire aux spectateurs pour leur laisser une part de réflexion.»

Ça en fait, malgré son indéniable spécificité, un drame suffisamment universel pour qu'il ait été sélectionné pour la Berlinale où, selon Chloé Leriche, il a reçu un accueil très chaleureux. Le film suscite également beaucoup d'intérêt de la part d'autres manifestations cinématographiques internationales.

Le film a aussi le mérite de suggérer, sans aborder le sujet de front, la difficulté de vivre dans des réserves pour les autochtones. «Ils y vivent des problématiques complexes mais aussi un sens extraordinaire de la communauté. La famille y est souvent tissée très serrée et on retrouve ça dans le film, estime la cinéaste. Les rapports avec la culpabilité, la justice, l'éthique sont très présents dans leur vie et ont de quoi nous interpeller.»

«En tournant le film en atikamekw, je fais vivre au spectateur le choc que moi j'ai eu en arrivant dans les communautés sans comprendre leur langue. À ce moment-là, c'est toi qui est l'étranger. Il y a là une culture qui a précédé celle dont nous sommes issus. Ça change profondément le rapport.»

Comme le Québec francophone a semblé prendre sa place dans le monde quand le joual s'est imposé au théâtre, Chloé Leriche souhaite transmettre aux Atikamekws le message que désormais, ils vont exister, grâce à leur langue, dans la cinématographie québécoise.

Chloé Leriche, la cinéaste d'Avant les rues, a... (La Presse) - image 3.0

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Chloé Leriche, la cinéaste d'Avant les rues, a nourri son long métrage de beaucoup d'intuitions et de la richesse du hasard.

La Presse

La magie du hasard

Tourner le premier long métrage québécois en langue atikamekw constitue un défi. Il y a, bien sûr, celui d'attirer le grand public, trop souvent effrayé par la seule perspective de sous-titres, mais aussi et surtout, il y a celui qu'a dû affronter la réalisatrice qui ne parlait même pas la langue.

Une difficulté accentuée par le choix de Chloé Leriche de travailler avec des comédiens sans la moindre expérience. «J'avoue que c'était beaucoup d'ouvrage. J'ai dû moi-même énormément jouer pour leur montrer les intentions que je voulais. Également, j'ai décidé de tourner le film dans le déroulement chronologique de l'histoire pour que l'évolution des intentions des personnages soit plus facile à intégrer par les interprètes.»

La réalisatrice a voulu que son film soit proche de la réalité des Atikamekws en allant chercher des membres de la communauté pour jouer sinon leur propre rôle, celui d'un personnage qui leur ressemble. «Je voulais des personnages très ancrés dans la vie réelle. Dans mon film, il y a des scènes qui se déroulent dans une tente de sudation et j'ai demandé à un homme qui a lui-même été gardien d'une tente de ce type pour jouer le rôle. Ça donne au film une authenticité que je trouve essentielle.»

«Ce qui en est sorti d'extraordinaire, c'est que j'ai été dépassée par le résultat en ce sens que tout ce qu'on a tourné n'avait pas été écrit et déterminé d'avance. J'ai fait une recherche très importante sur mon sujet et j'y suis demeurée fidèle mais je ne voulais pas simplement reproduire avec le film une vision très précise et contrôlée. Pendant le tournage, j'ai fait confiance à des intuitions, des idées et des hasards qui ont nourri mon histoire de façon inattendue et magnifique. Je pouvais changer ma prise de vue au moment de tourner simplement pour qu'apparaissent dans le cadre des détails imprévisibles et impossibles à reproduire.»

«Comme créatrice, c'est une approche que j'aime beaucoup. J'aime la surprise, j'aime que l'oeuvre dépasse mon contrôle, mes intentions. Je pense que ça vient de mon orientation, du fait que je me suis beaucoup intéressée au film d'art au cours de ma carrière. Ça a certainement influencé ma propre démarche artistique.»

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