Francis Cabrel: marathonien, perfectionniste et persévérant

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«Je crois qu'on pourrait beaucoup s'inspirer chez nous de ce que vous faites ici pour la sauvegarde du français qui est menacé un peu partout par l'hégémonie mondiale de la langue anglaise. Dans mon coin de pays, ajoute Francis Cabrel, l'histoire a vu la langue occitane être balayée par le français..»

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François Houde
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Il a fallu sept ans à Francis Cabrel pour amener à terme son dernier album, In extremis. C'est long, mais c'est la vitesse de son processus de création. Il est le premier à convenir qu'il s'est fait attendre longtemps, mais il sait mieux que quiconque qu'il n'y peut rien.

«Je serais plutôt un marathonien, disait-il, amusé, en entrevue téléphonique avec Le Nouvelliste. Douze chansons en sept ans, c'est quand même pas une performance. L'écriture a toujours été un long processus chez moi et ça l'est de plus en plus en vieillissant. C'est pour ça que j'ai des doutes à savoir s'il y aura un jour un autre album!» À 61 ans, on peut quand même penser qu'il a encore l'énergie pour en pondre un autre.

Il faut cependant préciser que le processus n'a pas été une ligne droite. «Je me suis un peu perdu en route, j'ai arrêté, j'ai recommencé», plaide-t-il en évoquant l'album de reprises de chansons de Bob Dylan sorti en 2012 de même qu'une tournée d'un spectacle de chansons pour enfants intitulé L'enfant-porte. Il s'agissait certes là d'écarts par rapport à la ligne créatrice menant à son nouvel album mais ceux-ci font partie intégrante de son processus créatif personnel.

«Toutes ces choses-là, c'est la vie. C'est elle qui fournit les images, les émotions, les sentiments et tant qu'on n'a rien vécu, on ne peut rien écrire. Moi, quand je termine un album, tout est à recommencer: les feuilles sont blanches, les émotions sont à vivre, les rencontres sont à faire et les chansons, à écrire.»

Constat étonnant: Cabrel ne sait jamais d'où viendra l'inspiration, la pulsion justifiant une chanson. «Ça vient toujours un peu par hasard. Souvent ce sont de petits accidents, des mots qui se télescopent, des gentils moments qui remontent à la surface. Ce n'est jamais instantané au moment même où un événement se produit que l'inspiration me vient. Ça arrive plus tard.»

«Je ne connais pas non plus de sujets qui soient des sources sûres d'inspiration. Bien sûr, les enfants ou l'amour m'inspirent, mais je ne suis pas le premier, n'est-ce pas? Après, c'est toujours surprenant. Pourquoi j'ai écrit une chanson sur Nelson Mandela ou Jésus Christ sur le dernier album? Deux sujets sur lesquels je n'aurais jamais pensé un jour écrire. C'est vraiment une série de croisements et de hasards successifs qui font les petites surprises de la vie qui m'ont amené là.»

On constate dans son album une préoccupation pour le sort du monde. De la part de cet ancien politicien à l'échelle municipale dans son village d'Astaffort dans le sud de la France, on le comprend. Déjà, le titre, In Extremis, réfère à l'échéance à laquelle notre planète est confrontée. Cabrel n'est pas pour cela pessimiste. «Je demeure optimiste sur notre sort. Je crois en l'homme, à sa capacité de rebondir. Quand on sera dos au mur, il va y avoir une prise de conscience qui va se faire pour effectuer un virage.»

Comme un moine

L'auteur est un travailleur minutieux, perfectionniste, explorateur des profondeurs, des détails. Pour lui, une chanson doit reposer sur une mécanique pas évidente à décortiquer. «Bien sûr, elle doit avoir une certaine qualité poétique mais aussi une rythmique interne dans ses mots. Il faut qu'à la lecture du texte, un tempo se manifeste. Un peu comme chez les rappeurs qui créent une musique avec seulement des mots. Moi, je mets de la musique sur ces mots. C'est comme si une petite mécanique se manifeste dans la chanson et ça, c'est assez long à acquérir. Tant que cette petite mécanique n'y est pas, la chanson n'est pas terminée. Avec le temps, j'arrive à mieux la maîtriser même si c'est difficile à obtenir. Au moins, je sais ce que je recherche en écrivant.»

Processus capricieux qui, sans doute, en découragerait plusieurs mais qui demeure un élément essentiel de la personnalité de l'auteur, compositeur et interprète. «Ça fait partie de moi, de mes réflexes, de ma passion. À chaque fois que je m'installe à une table, c'est comme si je le faisais pour la toute première fois. Je pourrais certainement vivre sans partir en tournées et partir en voyage mais sans écrire, ça non, je pense que je ne le pourrais pas.»

Francis Cabrel a une relation privilégiée avec les Québécois. Comment l'explique-t-il? «Je constate un intérêt qui ne se dément pas de la part du public d'ici pour mes chansons et cela s'agrémente du tempérament québécois. Les gens sont sympathiques, chaleureux, plus naturels que dans plusieurs régions de France.»

Un élément le rapproche des Québécois, et c'est l'intérêt qu'il partage avec eux pour la survie de la langue française. «Je crois qu'on pourrait beaucoup s'inspirer chez nous de ce que vous faites ici pour la sauvegarde du français qui est menacé un peu partout par l'hégémonie mondiale de la langue anglaise. Dans mon coin de pays, l'histoire a vu la langue occitane être balayée par le français. Aujourd'hui, ceux qui parlent le français doivent faire extrêmement attention. Dès qu'on perd un centimètre, un mot français au profit d'un mot anglais, ça n'a l'air de rien mais c'est quand même l'expression du danger d'être complètement recouvert à un moment donné. Il faut y penser.»

Francis Cabrel affirme consacrer deux heures quotidiennes à... (Photo: La Presse) - image 2.0

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Francis Cabrel affirme consacrer deux heures quotidiennes à son jeu à la guitare.

Photo: La Presse

La recette du succès

Tout le monde sait qu'il n'y a pas de recette du succès, si ce n'est le travail acharné qui peut aussi très bien ne mener nulle part. Francis Cabrel admet quand même que son succès a, sinon une règle, quelque chose qui ressemble à des paramètres. Il estime que ce sont les chansons qu'il trouve les mieux construites qui ont eu le plus de succès auprès du public.

«Une chanson que j'estime réussie, elle s'écoute mieux qu'une autre. C'est quelque chose de plus fluide, de plus naturel et facile à partager. Je ne dis pas plus facile à chanter parce que je ne pense pas que mes chansons soient si faciles que ça à chanter. Plus ça semble avoir été fait sans effort, plus facilement elle se communique aux gens et plus elles ont du succès.»

Autre manifestation de son perfectionnisme, Francis Cabrel affirme consacrer deux heures quotidiennes à son seul jeu à la guitare, lui qu'on ne présente que rarement comme un virtuose de l'instrument. C'est peut-être qu'il aime s'acharner à explorer la subtilité, l'infiniment petit.

«L'articulation rythmique de la guitare qui vient de la souplesse du poignet et des doigts et qui met les accents aux bons endroits, assure une solide rythmique, des syncopes convaincantes, etc. Tout ça fait aussi partie de la mécanique d'une chanson au même titre qu'une mélodie ou un texte. Comme guitariste, je considère que je suis à un niveau que je qualifierais de satisfaisant, mais pas exceptionnel. Heureusement, j'y travaille!»

«L'idée, c'est d'être à chaque jour un peu meilleur que la veille mais c'est aussi une question d'entretenir ce que je possède déjà. Là, la tournée s'en vient, je vais travailler avec d'exceptionnels musiciens. L'objectif n'est pas de m'élever à leur niveau, je n'y arriverai sans doute jamais, mais être au moins à une hauteur convenable. Et comme il m'arrive de m'accompagner seul comme je l'ai fait dans une tournée l'an dernier, il faut que mon jeu soit un peu varié, un peu surprenant.»

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Francis Cabrel affirme ne pas être certain d'être un meilleur auteur, compositeur, interprète aujourd'hui qu'il y a vingt ans. «C'est vrai que j'ai moins peur, j'ai un jeu plus affirmé à la guitare, notamment, mais pour l'inspiration, il m'est difficile de juger. Meilleur? Je n'en suis vraiment pas convaincu.»

Peut-être la modestie est-elle aussi un ingrédient de la recette du succès.

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