Daniel Lemire: durer à force de travail et de respect

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Daniel Lemire présente un dixième spectacle solo en carrière.

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François Houde
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Avec près de 35 ans de métier et dix spectacles solo, Daniel Lemire est un monument de l'humour québécois. Il a réalisé quelque chose qui peut sembler banal mais ne l'est sûrement pas puisqu'ils sont très peu d'humoristes à l'avoir fait: durer.

En vétéran assumé, Daniel Lemire jette sur son métier un regard lucide. «On vit un drôle de paradoxe: il n'y a jamais eu autant d'humour mais on n'a jamais été aussi frileux dans le propos. Il y a de plus en plus de sujets qu'on n'ose pas aborder. Le public est encore au rendez-vous, même si c'est nettement plus difficile de vendre des billets que ça l'a déjà été; c'est qu'il y a beaucoup plus de spectacles d'humour à travers lesquels choisir. En plus, il me semble que dans le show-business actuel, il y a de moins en moins de show et de plus en plus de business

La difficulté du métier tient à plus que ça pour un artiste de 59 ans: c'est aussi physique. «Je m'en aperçois: c'est devenu beaucoup plus exigeant pour mon corps. Aujourd'hui, je conserve un rythme de deux spectacles par semaine, parfois trois, alors que quand j'étais jeune, je pouvais en faire cinq ou six. Je me souviens d'en avoir fait deux dans une même soirée. Le producteur voulait profiter de la manne le plus possible, ce qui est compréhensible, mais ça n'avait aucun sens: c'est l'expérience la plus étrange que j'ai vécu sur scène. J'avais parfois l'impression, avant de faire une blague que je venais juste de la dire!»

Le travail

Un des secrets pour un humoriste de scène et c'est encore plus vrai dans le style décontracté qu'affectionne Lemire, c'est de présenter les blagues comme s'il les improvisait au moment de les dire.

«Il faut que ça ait l'air très facile mais ça, c'est justement le fruit d'énormément de travail. Tout est rigoureusement écrit dans un spectacle. En plus d'être concentré là-dessus, il faut être très alerte, jauger sa salle, sentir les vitesses de réaction, doser son rythme tout en donnant le juste ton à chaque blague et à chaque punch

«Depuis plusieurs années déjà, je dois faire attention à la qualité de mon alimentation pour être à mon meilleur sur la scène. Il y a le stress à gérer, le niveau d'énergie, l'acuité intellectuelle. À un moment de ma carrière, j'ai interrompu les spectacles sur scène pour quelques années pour me consacrer à une série à la télé et quand je suis revenu, j'étais tellement rouillé, c'était incroyable! Je ne referai plus jamais ça. J'avais complètement perdu mon rythme, ma fraction de seconde, comme disent les sportifs. Ça m'a pris plusieurs mois avant d'être de nouveau parfaitement à l'aise.»

Enclin aux confidences lors de l'entretien, Lemire a rappelé un événement qui lui est arrivé au début de la cinquantaine dont il a rarement parlé en entrevue. «Je donnais un spectacle au Monument national, un spectacle que je maîtrisais parfaitement. Tout d'un coup, sans raison, j'ai eu comme un trou. Je n'arrivais plus à me souvenir de mon texte. J'en sautais de grands bouts et je n'avais aucune idée de la suite. Après quelque chose comme le tiers du spectacle, j'ai été forcé de m'excuser auprès du public et je suis sorti de scène. J'étais incapable de continuer.»

«On a remboursé le public, mais je me suis rarement senti aussi mal. Je paniquais: je me demandais sérieusement si ce n'était pas le symptôme d'une maladie grave. Finalement, c'était une manifestation de surmenage. Ce qui m'a sauvé, c'est que je suis remonté sur scène dès le lendemain malgré mon stress. J'ai appris à diminuer le rythme.»

Lemire «ne veut faire brailler personne» comme il aime le répéter, mais il admet qu'il a toujours été un gros travailleur. C'est peut-être là le secret de son succès et de 35 ans de carrière. «J'ai toujours travaillé fort, c'est vrai. J'ai constamment eu la préoccupation d'éviter de tomber dans la facilité. Écrire un spectacle comme 100 % Lemire ça représente environ un an et demie de travail. Pas à temps plein, mais dans les quatre ou cinq premiers mois, je trouve mes sujets, des angles pour les aborder, je mets des lignes directrice en place. Pendant ce temps-là, je fais autre chose mais les idées mijotent. Dans les derniers mois avant la première, l'intensité augmente sérieusement et ça finit par m'habiter pratiquement 24 heures sur 24.»

Lui qui a goûté et aimé la scénarisation de comédies télévisées n'abandonnerait pas la scène malgré le plaisir qu'il a à écrire. «D'abord, c'est mon premier métier, la scène, et j'y ai plus de contrôle qu'à la télé où plein de gens interviennent sr le processus créatif à tous les niveaux. L'autre chose, c'est que d'avoir des gens devant toi qui rient de tes blagues, il n'y a pas grand-chose pour battre ça. C'est une grosse dose d'adrénaline.»

Et puis, il lui faut bien gagner sa vie, comme tout le monde. Il est tout aussi préoccupé que les membres de l'équipe avec lesquels il travaille puissent eux aussi gagner leur croûte grâce à lui. «À mon âge, j'apprécie plus que jamais que des gens viennent voir un de mes spectacles. Ils se déplacent, paient le billet, la gardienne, le stationnement, juste pour me voir faire des blagues. Je trouve ça très touchant et je me sens redevable envers eux parce qu'ils ne me doivent rien. Je le dis sans flagornerie, j'ai énormément de respect pour ça et ils méritent que je leur donne à chaque fois le meilleur de moi-même.»

100»% Lemire sera présenté à la salle J.-A.-Thompson le 22 octobre prochain alors qu'il sera à la salle Philippe-Fillion du Centre des arts de Shawinigan le 9 avril 2016.

Le contenu avant tout

Pour son 10e spectacle solo en carrière, Daniel Lemire ne déroge pas de ce qui a fait son succès: de l'humour sur l'actualité, le retour de Ronnie, Yvon Travailler et Oncle Georges, ses personnages ayant marqué l'imaginaire collectif.

C'est loin d'être par paresse qu'il retrouve ses sentiers de prédilection: ça tient à son processus de création qui l'amène dans des ornières familières parce que c'est encore ce qu'il fait le mieux. «Dans le spectacle précédent, raconte-t-il, on avait monté quelque chose de très lourd en terme de mise en scène et de décors. C'était très contraignant. Cette fois, j'avais envie de revenir à quelque chose de plus léger mais agrémenté d'un visuel intéressant. C'est dépouillé mais très efficace. On a axé nos efforts sur le contenu.»

Comme il écrit constamment de nouvelles blagues sur l'actualité pour les introduire dans le spectacle, on devine qu'il sera beaucoup question de politique fédérale. «En fait: non. Les gens n'ont pas envie d'en entendre parler. Ils sont écoeurés et je pense qu'ils ne se sentent pas interpellés par les discours plutôt vides qu'on nous sert dans cette campagne électorale. J'ai coupé plusieurs blagues là-dessus qui ne marchaient carrément pas. Je vise un peu plus du côté social que purement politique en parlant de l'austérité par exemple. De toute façon, j'ai toujours aimé doser l'humour politique dans mes spectacles.»

Cette fois-ci, Yvon Travailler revient en se présentant comme le tenant d'une droite plus à droite que celle de Donald Trump alors qu'Oncle Georges s'est recyclé en coach de vie. Les deux cas servent le sarcasme et la critique sociale qui ont fait le style Lemire.

«Je n'ai pas de position éditoriale dans mon spectacle. Ce n'est pas stratégique: je ne suis simplement pas le genre de personne à prendre des positions très tranchées. Je pense que les choses sont rarement aussi noires ou blanches qu'on le perçoit à première vue. Quand une personne publique exprime ouvertement une position radicale, ça peut lui revenir dans la figure assez rapidement. Il est habituellement plus juste de nuancer. J'ai déjà eu des blagues mal comprises par le public alors, je dois m'assurer qu'on saisisse le second degré. À chaque représentation, il faut jauger la salle, comprendre rapidement ce qu'ils trouvent drôle et s'ajuster. Au tout début de ce spectacle, il y a une présentation visuelle avec quelques blagues qui me permettent de sentir ma salle avant d'entreprendre mon premier numéro.»

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