Le théâtre de la fureur

Normand D'Amour interprète le personnage du capitaine Achab... (Stéphane Lessard)

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Normand D'Amour interprète le personnage du capitaine Achab (ici au centre avec le baril) avec une exaltation rare et donne le ton à Moby Dick, une pièce grandiose présentée à Shawinigan mardi soir.

Stéphane Lessard

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François Houde
Le Nouvelliste

(Shawinigan) L'affiche était certes prometteuse mais Moby Dick a dépassé les attentes de nombreux spectateurs mardi soir au Centre des arts de Shawinigan. Il y avait quelque chose d'un triomphe dans les acclamations qui ont salué la tombée du rideau sur cette colossale production. On avait parlé d'une pièce événement; c'était ça, et plus encore.

Déjà, avec quelque chose comme 850 spectateurs dans la salle Philippe-Filion, pour une pièce de théâtre, ça sentait la fébrilité et la soirée d'exception. La pièce aurait pu être ça de bien des façons mais c'est d'abord par l'éclatante mise en scène de Dominic Champagne qu'elle se démarque. Il a traité le classique de Melville avec audace et invention, lui conférant un écrin troublant créé par une mise en place très sophistiquée et dense. Peut-être trop, par moment, mais quel spectacle!

Deux mots sur l'argument de la pièce. Le jeune Ishmael nous raconte comment il s'est engagé comme apprenti sur un baleinier à Nantucket sans savoir que son capitaine, Achab, est un fou furieux obsédé par un monstre marin qui lui a arraché la jambe lors de leur seul affrontement. La mission commerciale du navire n'est, pour son capitaine, qu'un prétexte à un nouvel affrontement qui ne peut avoir d'autre issue que la mort de l'immense baleine blanche. 

Le choix de Champagne de faire baigner le récit dans une atmosphère vaguement mystique et résolument sordide est d'emblée sans équivoque. Le metteur en scène nous transporte dans un monde parallèle, fait de démesure et de folie. Moby Dick est une pièce sur la furie, le délire, ancrés pourtant dans une réalité très habilement évoquée par des décors complexes, ingénieux et efficaces.

Champagne cultive l'inquiétude, l'anxiété du jeune narrateur par divers procédés, tous efficaces. Du côté de la musique, particulièrement, une musique obsédante marquée par des sonorités mystérieuses et envoûtantes mais surtout, par la voix invraisemblable de Frédérike Bédard qui produit on ne sait comment, des cris de baleine profondément troublants. L'inquiétude constante qui nous happe dès la première scène se cristallise quand le mystérieux capitaine Achab arrive enfin en scène. La folie incarnée, Achab. Une folie qu'il impose à tout et tous autour de lui. Moby Dick, c'est beaucoup son exaltation et sa fureur. Un théâtre excessif, outrancier, un théâtre de démesure.

Le texte qu'ont concocté Perro et Champagne est très beau. Au terme de nombreuses tirades, on a envie de se les répéter pour se les graver en mémoire. Mais voilà qu'une autre, tout aussi belle, est déjà lancée. La pièce entière laisse l'impression d'être une suite de lourdes tirades. C'est un peu trop dense. D'autant que lors de la représentation de mardi, les paroles d'Achab ont souvent été perdues dans les bruits ambiants et la musique. Les micros ne suffisaient pas à la tâche.

Le détail est symptomatique d'un défaut de la pièce. On en a fait un spectacle grandiose. Sert-il toujours au mieux le propos? Pas sûr. L'éclat prend, par moments, le dessus au point de se suffire à lui-même.

Cela dit, si on avait fait plus subtil, les spectateurs auraient été privés de morceaux de bravoure à la mise en scène. Les deux séquences de pêche au harpon sur les frêles baleinières soumises aux caprices tant des mers que des monstres qu'elles attaquent sont des moments d'anthologie. Vrai que ça flirte avec le cirque, mais justement, c'est du spectacle et c'est diablement réjouissant. 

Moby Dick est un spectacle théâtral multidisciplinaire mis au service de créateurs ambitieux et inspirés. Ils ont d'ailleurs pu compter sur des interprètes de haut niveau. Normand D'Amour est habité par son Achab qu'il incarne dans la furie et la constante outrance. Jean-François Casabonne fait un Queequeg délicieusement intense et convaincant dans une composition étonnante. Steve Gagnon nous convainc et nous émeut en Ishmael. Certains reprocheront à Sylvain Marcel de ne pas être complètement au diapason des autres avec son niveau de langage mais le Stubb qu'il propose a des moments jouissifs. David Savard est impeccable dans la raideur de Starbuck.

Qu'on ait ou non des réticences, et quelles qu'elles soient, aucun des spectateurs ne peut nier qu'il a assisté à un véritablement événement à Shawinigan mardi soir. Un spectacle plus brillant et impressionnant encore que promis.

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