Ces géants au coeur sensible

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Avec les fidèles qui se raréfient au point qu'on doive fermer des églises, qu'advient-il des orgues, parfois monumentaux, qui les habitent?

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François Houde

François Houde
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Avec les fidèles qui se raréfient au point qu'on doive fermer des églises, qu'advient-il des orgues, parfois monumentaux, qui les habitent? Le majestueux instrument vit une difficile époque de transition pour ne pas parler d'époque charnière.

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L'organiste et professeur d'orgue au Conservatoire trifluvien Raymond Perrin a une affection particulière pour l'orgue de l'église Sainte-Catherine-de-Sienne, de Trois-Rivières, un instrument méconnu unique dans la région qui possède une belle personnalité.

Photo: Sylvain Mayer

L'orgue est un instrument à nul autre pareil. Pas seulement parce que c'est le plus gros. Chaque orgue est une oeuvre en soi, unique, précieuse, témoin de son époque, de l'histoire. Les connaisseurs en apprécient presque autant l'apparence physique et la qualité de sa construction que sa sonorité créée spécifiquement en parfaite symbiose avec le bâtiment qui l'accueille. Il n'y a pas deux orgues qui ont le même son comme il n'y a pas deux églises identiques.

Les adeptes ont beau avoir prévu d'assurer à l'instrument une transition entre son rôle traditionnel religieux et sa place en tant qu'instrument de concert, il est difficile de faire de nouveaux adeptes. «Chez Pro Organo, nous dit Jocelyn Lafond, administrateur de l'organisme, on a une programmation de concerts et on a un public, mais la grande majorité sont des gens du troisième âge qui ont connu l'orgue comme instrument liturgique.»

«La transition entre instrument liturgique et instrument de concert est en train de se faire depuis une trentaine d'années, explique Raymond Perrin, organiste réputé et professeur d'orgue au Conservatoire de musique de Trois-Rivières, et ça va encore se poursuivre pour plusieurs années. Quand les jeunes découvrent, l'instrument, ils sont souvent fascinés.»

Claude Beaudoin a été l'organiste attitré à la cathédrale de Trois-Rivières pendant 23 ans et il constate que la demande n'est plus ce qu'elle était. «À la cathédrale, j'avais beaucoup d'occasions de jouer à l'époque. Mais aujourd'hui, un jeune organiste n'en a presque plus. Il n'y a pratiquement plus que la cathédrale où on peut jouer et encore, pour une seule célébration liturgique le dimanche. Des concerts d'orgue, on ne peut pas en organiser tous les dimanches.» Sans compter que bien peu d'églises ont leur orgue dans le choeur d'où ils peuvent accompagner adéquatement les chorales en concert.

De beaux instruments

Tout cela est un peu dommage parce que la région ne manque pas de beaux et bons instruments. «On est assez bien pourvu, affirme Raymond Perrin. On possède encore d'excellents instruments et ils offrent une variété très intéressante. Celui de la Basilique est le plus polyvalent, le plus imposant et il est très réussi. Celui de l'église Sainte-Catherine-de-Sienne a sa personnalité; il est particulièrement précieux parce que c'est le seul orgue mécanique qui existe dans la région et c'est le seul réalisé par les Orgues Létourneau. Celui de la cathédrale est intéressant mais comme il n'a pas été conçu pour être là où il a été installé, il pose des problèmes pour son entretien. Peu importe le répertoire qu'on veut interpréter, on peut trouver dans la région des instruments qui y sont particulièrement bien adaptés.»

Nos trois intervenants s'entendent pour dire que l'orgue de la chapelle du Séminaire est probablement le plus intéressant en Mauricie. «C'est un bel instrument avec une belle personnalité et dont on a pris soin, dit Claude Beaudoin. En plus, il est dans une très belle chapelle. Mais le supérieur du Séminaire, Jean Panneton, est un artiste: ça y fait. Si un jour, la responsabilité revient entre les mains de purs administrateurs, peut-être qu'on n'aura pas le même souci de le conserver dans le meilleur état possible.»

La problématique est aussi simple que complexe: c'est une question d'argent. Les orgues appartiennent habituellement à des fabriques de paroisses qui n'ont pas les moyens pour entretenir les instruments, beaucoup plus fragiles et délicats qu'on ne le croit habituellement. Un orgue a besoin d'être accordé régulièrement, sans compter les réparations dues à l'usure des pièces. Pour entretenir les orgues et, encore plus, pour déménager ceux des églises qui ferment, il faut une solide volonté politique. En plus, les bons facteurs d'orgues, capables de bien les entretenir et de leur assurer une sonorité riche et intéressante, sont rares et dispendieux.

On retrouve aussi des instruments de très belle qualité dans des paroisses rurales où ils sont essentiellement destinés à accompagner les cérémonies du culte. Il n'est pas plus simple d'y trouver l'argent pour les entretenir, pourtant, de belles restaurations ont été réalisées sur les orgues de Saint-Stanislas, datant de 1891, Saint-Maurice, 1896, Sainte-Thècle et tout récemment, sur celui de Saint-Léon-le-Grand. Comme quoi leur valeur, tant patrimoniale qu'historique ou musicale, a été reconnue. Un orgue est autant un témoin de l'histoire qu'un instrument de musique.

Jocelyn Lafond que l'on voit ici devant l'orgue... (Photo: François Gervais) - image 2.0

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Jocelyn Lafond que l'on voit ici devant l'orgue du Conservatoire de musique de Trois-Rivières.

Photo: François Gervais

Les derniers des Mohicans?

Claude Beaudoin se pose ouvertement la question: «Serons-nous les derniers des Mohicans?» Il est plus pessimiste sur l'avenir de l'orgue que ses confrères auxquels nous avons parlé. «Les organistes de ma génération, on jouait chaque dimanche à la messe et à d'autres occasions. On devait improviser, à la communion notamment, pour suivre le rythme du prêtre. C'était très formateur. Les jeunes qui jouent aujourd'hui n'ont pas cette formation.»

«Je suis optimiste, dit pour sa part Raymond Perrin. J'ai trois élèves en orgue au Conservatoire: de beaux talents. Les dirigeants ont voulu mettre des efforts pour doubler le nombre des élèves d'orgue mais je leur ai dit que ce n'était sans doute pas utile d'en former six si c'est pour en avoir trois qui vont être chômeurs.» Il n'y a guère que cinq ou six organistes sur toute la planète qui vivent de leurs claviers.

«On tente de susciter de l'intérêt pour l'orgue chez les jeunes, explique pour sa part Jocelyn Lafond, membre de l'Association québécoise des Amis de l'orgue. Il nous faut être tenaces et créatifs; il faut comprendre que beaucoup d'entre eux n'ont pas fréquenté d'église et ne connaissent absolument rien de l'orgue. On doit monter des projets éducatifs. J'en fais à Drummondville alors que je fais des démonstrations et que j'invite le public à venir voir l'orgue de près. C'est un instrument physiquement spectaculaire et d'une grande complexité. Ça impressionne toujours les visiteurs.»

«Il ne suffit pas de faire entendre l'instrument: il faut aussi que les gens aient l'occasion de voir l'organiste à l'oeuvre avec les changements de jeux, les pédales, l'utilisation de plusieurs claviers, etc. Comme les orgues sont souvent au jubé des églises, le public ne voit souvent pas les organistes à l'oeuvre. Lors de certains concerts de Pro Organo, on montre l'organiste sur écran géant pendant qu'il joue. Plus les gens seront sensibilisés, plus l'intérêt va augmenter.»

À Trois-Rivières, des jeunes comme François Pothier-Bouchard, Philippe Bournival ou Ïoan Bastarache perpétuent une riche tradition d'interprètes. Deux de leurs maîtres sont encore au programme de la saison 2011-2012 de concerts de Pro Organo Mauricie, soit Raymond Perrin ce dimanche, 15 avril, à 14 h, à la cathédrale de Trois-Rivières et Jocelyn Lafond qui sera accompagné de la violoniste Maude Fréchette, le 20 mai, 14 h, à l'église de Saint-Léon-le-Grand.

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