Depuis Les unions, qu'ossa donne en 1968, les monologues d'Yvon Deschamps sont devenus des classiques, des références dans la culture populaire québécoise, des modèles pour les humoristes qui le citent parmi leurs influences. Son plus «vieux» public a pu les apprendre par coeur à force de les écouter sur les microsillons qui ont immortalisé des phrases-clés comme «On veut pas le sawouère, on veut le wère», ou «Vaut mieux être riche et en santé que pauvre et malade».
Quarante ans après avoir créé le personnage du gars de la shop, stéréotype de la classe ouvrière canadienne-française des années 1960, Yvon Deschamps a voulu l'exploiter davantage. On ne parle pas ici d'exploitation à connotation abusive, telle que pratiquée littéralement par le fameux boss des monologues (!), mais d'une résurrection du personnage pour en extraire une essence renouvelée et en faire valoir la richesse dramatique.
Avec Benoît Brière et le metteur en scène Dominic Champagne, Yvon Deschamps a donc puisé dans ses monologues de 1968 à 1973, à peu près, pour élaborer un nouveau fil conducteur mettant en vedette le gars de la shop, complètement déstabilisé par le décès de son patron. Un savant travail de montage et de réaménagement de textes en a fait naître un nouveau, livré par un Benoît Brière en solo, à la fois solide dans la traduction de l'insécurité du personnage, et touchant dans sa vulnérabilité.
Oui, les textes de Deschamps sont excellents, d'une finesse et d'une ironie incomparables. Mais ça, on le savait. La magie du Boss est mort tient en grande partie dans la performance de Benoît Brière. Dans ce cas aussi, il ne s'agit pas d'une révélation que de constater l'immense talent du comédien aussi naturel et convaincant dans le registre comique que dans les sphères plus dramatiques. Ce don lui permet d'animer à merveille l'aspect tragi-comique de la pièce où les rires côtoient l'émotion qui mène les plus sensibles aux larmes, à la fin.
Le comédien a su éviter avec succès l'écueil de l'imitation. Il a réussi à transformer en véritable personnage de théâtre cet ouvrier d'usine anonyme, porteur des textes dénonciateurs d'Yvon Deschamps initialement dits par lui-même dans la formule du monologue. Benoît Brière a fait sien le personnage, sans copier les intonations ou les mimiques si clairement associées à Yvon Deschamps.
Le côté pathétique du personnage, naïf, docile et bonasse, est surtout exprimé dans les extraits traitant directement de la relation du gars de la shop avec son patron. Une relation d'exploitation pure et simple, dans laquelle l'ouvrier obnubilé par la soumission réussit quand même à se sentir privilégié. Même après 40 ans, l'illustration d'un tel modèle servirait de pamphlet pour la conversion et le recrutement syndical.
La mort de son patron semble dépasser la peine des autres décès ayant marqué la vie de l'ouvrier, celui de son père (qui lui avait dit qu'il y avait deux choses qui comptaient dans la vie: une job steady et un bon boss) et celui de sa femme, le laissant seul pour élever un tout jeune enfant. Par une analogie à la relation entre un chien et son maître, l'ouvrier constate qu'un maître peut survivre à la mort de son chien en s'achetant un autre animal, mais qu'un chien «est fini» au décès de son maître. «Il lui reste juste à mourir d'ennui».
Les moments plus légers de la pièce sont issus de la récupération d'extraits des monologues Cable TV et Dans ma cour, entre autres, qui illustrent respectivement la fascination pour la télévision américaine (et la comparaison avec les nouvelles plates de la télé québécoise!) et la façon dont les mères des années 1940 et 1950 élevaient leurs enfants. Des extraits de monologues sur la sexualité et sur la violence suscitent aussi le rire, au milieu de propos aigres-doux tirés de L'argent et Le bonheur.
En résumé: une réussite sur toute la ligne, que cette interprétation d'un gars de la shop qu'on aurait envie d'aller chercher sur la scène pour l'étreindre, l'aider et l'encourager. La magie du théâtre opère grâce au mariage des qualités d'Yvon Deschamps et de Benoît Brière.