«Pourquoi baba n'habite pas ici?»

Geneviève Trottier entourée de ses trois enfants: Adama,... (Sylvain Mayer, Le Nouvelliste)

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Geneviève Trottier entourée de ses trois enfants: Adama, 5 ans, Kassim et Nabintou, 4 ans.

Sylvain Mayer, Le Nouvelliste

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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste

Ses enfants l'appellent «baba» pour signifier papa. C'est du malinké, une langue parlée en Côte d'Ivoire. C'est là où se trouve Abou Fofana, condamné à la déportation.

Ses trois petits le réclament souvent. Ils s'ennuient. À 5 et 4 ans, la notion du temps est vague, mais il y a des limites. Un an, c'est long, surtout quand personne, pas même maman, ne peut dire quand ils reverront leur papa pour vrai, c'est-à-dire autrement que via l'écran d'ordinateur. Et ça, c'est quand la connexion Internet ne bogue pas entre l'Afrique et Trois-Rivières.

«Pourquoi baba n'habite pas ici? Pourquoi il ne revient pas à la maison?»

Ces questions, Geneviève Trottier y a droit plus souvent qu'à son tour et tente d'y répondre du mieux qu'elle peut.

«On a besoin de lui dans son pays, pour s'occuper de sa maman et de votre grand frère. C'est à son tour de profiter de sa présence.»

Adama, 5 ans, et les jumeaux Kassim et Nabintou, 4 ans, sont trop jeunes pour comprendre ce qui s'est réellement passé. Un jour, ils sauront, mais pour le moment, leur maman s'en tient à ces réponses.

«C'est difficile comme vérité...»

La réalité est que le 12 septembre 2016, Abou Fofana est monté dans l'avion le retournant vers son pays d'origine sans possibilité de revenir avant longtemps et peut-être pour tout le temps.

Soupçonné par Citoyenneté et Immigration Canada de crimes de guerre, l'homme s'est toujours défendu d'avoir uniquement travaillé en tant que menuisier pour les Forces nouvelles et comme agent à la frontière.

Sa conjointe n'en a jamais douté, s'engageant plutôt corps et âme dans une longue bataille. Geneviève Trottier s'est tournée vers un avocat et le milieu politique pour faire renverser le jugement. Jusqu'à la dernière seconde, elle a espéré, mais les demandes de révision et de sursis ont été rejetées et Abou Fofana a été déporté en Côte d'Ivoire, laissant derrière lui femme et enfants.

Douze mois plus tard, force est de constater que la vie continue. «Malgré tout...», concède la Trifluvienne qui a hésité avant d'accepter cette entrevue qui vient brasser beaucoup d'émotions, en plus de la ramener sur la place publique, elle qui renoue à peine avec un début d'équilibre.

Geneviève Trottier ne regrette pas d'avoir médiatisé toutes ses démarches visant à garder Abou auprès des siens, mais à travers une majorité de messages d'appuis se sont glissés des commentaires malveillants auxquels elle s'est toujours abstenue de répondre. «Je ne voulais pas mettre de l'huile sur le feu.»

La maman solo est une maman louve. Depuis un an, Geneviève Trottier s'est concentrée sur les besoins de ses bambins, quitte à s'oublier un peu, beaucoup. Ça n'a pas été facile tous les jours. Un an plus tard, elle est fatiguée, mais assure que son petit monde va mieux.

Pour Adama, le choc de la séparation s'est exprimé par la colère alors que beaucoup de larmes ont coulé sur les joues de sa soeur Nabintou. Quant à Kassim, son premier réflexe a été de suivre sa maman partout, comme s'il craignait qu'elle disparaisse, elle aussi, du jour au lendemain. Un suivi psychologique a été nécessaire pour le quatuor qui a récemment emménagé dans un logement.

Nouvellement sans emploi après avoir longtemps travaillé dans le domaine administratif, Geneviève Trottier n'arrivait plus à payer l'hypothèque de son bungalow acquis avant de rencontrer Abou Fofana... qui n'est plus son conjoint.

«Nous ne sommes plus un couple», confirme-t-elle sans amertume. À l'entendre, la décision s'est prise d'elle-même, probablement au moment où ils ont arrêté de croire au miracle. Ils demeurent cependant des amis.

«Nous avons toujours eu de l'estime l'un pour l'autre», soutient la dame qui ajoute que le maintien du lien est essentiel pour l'épanouissement des enfants. Ils communiquent ensemble chaque semaine, «aux deux ou trois jours» lorsque les petits réclament encore plus fort leur baba.

Abou Fofana va bien. Pour lui aussi, la vie continue quoiqu'il espère toujours revenir. En attendant de recevoir une réponse à sa demande de considération d'ordre humanitaire, il renoue avec sa famille et son pays où sa sécurité n'a pas été menacée.

L'ébéniste n'a pas encore réussi à se trouver du boulot. L'idéal pour lui serait d'ouvrir son propre atelier.

«Ça lui prendrait plus d'outillages et un local, mais il n'a pas les fonds pour démarrer», explique Geneviève Trottier qui ne reçoit donc aucune aide de celui-ci pour subvenir aux besoins de leur marmaille. L'argent qu'il avait réussi à accumuler au Québec a servi à rembourser les frais d'avocats encourus pour empêcher sa déportation.

«Son bas de laine y est passé», dit-elle. Le sien aussi, d'autant plus que ces dernières années, l'ancienne conseillère financière a mis sa carrière sur la glace pour mettre au monde trois enfants et tenter de leur consacrer le plus de temps possible. 

Abou Fofana habite la ville d'Abidjan avec son fils de bientôt 10 ans. Il aurait renoué avec la mère de ce dernier. Geneviève ne pose pas trop de questions. À quoi bon. «Je ne sais pas ce qu'on ferait s'il revenait, mais on ne peut pas attendre. Il est là-bas. Je suis ici.»

Douze mois plus tard, force est de constater que la vie continue. «Malgré tout...»




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